2 février 2023
spot_img
AccueilIdéePourquoi les termes “Kurde” et “Kurdistan” hérissent-ils autant le poil en Turquie ?

Pourquoi les termes “Kurde” et “Kurdistan” hérissent-ils autant le poil en Turquie ?

Selahattin Demirtas

Dans cette tribune rédigée depuis sa prison, où il est incarcéré depuis 2016, Selahattin Demirtas, le charismatique ancien leader du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) appelle ses compatriotes turcs à sortir de la haine des Kurdes. Il rappelle judicieusement que Kurdes et Turcs ont vécu ensemble pendant mille ans dans une fraternité rompue depuis seulement un siècle.

La “question kurde”, ou le “problème kurde”, ne concerne pas que les Kurdes mais nous tous, et c’est ensemble que nous devons la traiter. Elle a beau être l’une des questions centrales dans notre pays, je constate avec tristesse qu’elle reste encore floue dans l’esprit de beaucoup. Certains viennent juste d’en entendre parler, d’autres se figurent qu’un tel problème n’existe pas.

Pour résumer à grands traits, ce que l’on appelle la “question kurde” désigne l’ensemble des problèmes vécus par les Kurdes depuis la fin de l’Empire ottoman, qui se sont amplifiés dans les premières années de la République turque [créée en 1923 sur une base nationaliste turque], et n’ont cessé de se multiplier et de s’enraciner au cours du siècle dernier. Je souligne donc que le “problème kurde” n’est pas le problème posé par les Kurdes mais par leurs conditions de vie en Turquie.

C’est bien sûr un problème multifactoriel, que plusieurs livres ne suffiraient pas à cerner – c’est dire combien il est difficile de le faire en un article. Cette question possède des dimensions sociales, politiques, économiques, que je ne pourrai pas traiter. Ce qui m’intéresse ici, c’est le fait que de nombreuses personnes, notamment sous l’influence des politiques de l’AKP (le parti islamo-nationaliste au pouvoir) soient encore dans l’ignorance totale ou partielle des termes de cette question.

- Advertisement -

Je vais donc vous poser quelques questions sur ce problème kurde, en vous demandant d’y répondre honnêtement. Il s’agit là d’une question capitale, qui a causé tant de morts [sans compter les massacres des débuts de la République turque, les affrontements entre les forces de sécurité turques et la guérilla du PKK qui ont fait plus de 45 000 morts depuis 1984] et brisé tant d’existences depuis de si nombreuses années.

Si vous désirez réellement la comprendre, vous devez vous départir de vos préjugés et commencer cette lecture dans un esprit fraternel. Peut-être que vous y découvrirez que vous avez vous aussi un problème kurde.

Avez-vous un problème kurde ?

Première question : “I love you”, “ich liebe dich”, “je vous aime”, “ez ji te hez dikim”. Selon vous, laquelle de ses phrases est écrite dans la langue du peuple kurde, qui compte 40 millions de membres dans le monde, dont 20 millions en Turquie, et dont vous prétendez qu’ils sont “vos frères depuis mille ans” [l’historiographie retient que les Turcs ont fait leur entrée en Anatolie, où les Kurdes étaient déjà présents de longue date, lors de la bataille de Malazgirt, en 1071] ? Si vous êtes parvenus à le deviner, connaissiez-vous déjà quelques-uns de ces mots ? Si la réponse est négative, alors vous avez un problème kurde.

Alors que vous êtes en mesure de comprendre et peut-être même de parler l’anglais, le français ou l’allemand, vous ne comprenez pas le moindre mot de la langue de vos soi-disant frères millénaires qui sont 20 millions de vos compatriotes.

Une autre question pour vous : “nos frères de Bulgarie”, “nos frères d’Azerbaïdjan”, “nos frères de Chypre”, “nos frères d’Allemagne”. Qui sont, selon vous, ces “frères” auxquels on fait référence ? Cette fois, vous avez trouvé sans problème : oui, il s’agit bien des Turcs.

Mais jetons un œil à l’article 66 de la Constitution : “Toute personne de nationalité turque est turque.” Pourtant, ces “Turcs” que vous identifiez comme tels ne sont pas citoyens de la République de Turquie. N’est-ce donc pas étrange d’appeler “Turcs” ces gens qui n’habitent pas en Turquie et n’en possèdent pas la nationalité ? Non, ça ne l’est pas, car ici l’appellation “turc” fait référence à une ancienne appartenance ethnique. Il désigne les membres de cette ethnie “turque” à l’histoire millénaire, remontant jusque dans les steppes d’Asie centrale.

Mais cette appellation de Turc n’est évidemment pas la bonne pour désigner les Kurdes, qu’elle exclue ou invisibilise. On peut éventuellement dire d’eux qu’ils sont “de Turquie”, mais pas les qualifier de “turc”.

Les Kurdes sont un vieux peuple, présent depuis des millénaires en Mésopotamie, dans cette région que nous appelons Kurdistan. Par définition, ce ne sont pas des Turcs, et ils ne le deviendront pas. Appeler “Turc” un Kurde, ou tenter de le turquifier ne fait qu’aggraver ce problème kurde.

Une langue invisibilisée à l’école

Les langues turque et kurde ne sont même pas apparentées. Le Kurde fait partie des langues dites indo-européennes, tandis que le turc est rattaché à la branche des langues ouralo-altaïques. Cette seule différence est déjà capitale. Si vous soutenez que “le kurde n’est pas une langue, nous sommes tous des Turcs et notre langue maternelle à tous est le turc”, alors vous avez un problème kurde.

Faites donc preuve d’un peu d’empathie. Imaginez-vous dans une ville ou un village de Sakarya ou de Yozgat [des régions turques à majorité conservatrice et nationaliste]. Vous avez inscrit votre petite Ayse à l’école maternelle et vous l’y conduisez en la tenant par la main. Sur le chemin, en lui répétant vos instructions, vous êtes saisis par la peur. Et si elle n’y arrivait pas ? Alors vous le lui répétez : “Écoute bien, ma fille, ne parle surtout pas turc à l’école, ne dis pas que nous sommes turcs.” La petite Ayse panique, car le turc est la seule langue qu’elle maîtrise.

Quand l’instituteur souriant entre dans la classe, elle se sent aux bords des larmes. Elle n’est plus elle-même, celle qu’elle est chez elle ou dans la rue. Elle jette un œil autour d’elle, presque tous ses camarades de classe sont envahis par la même peur. Et l’instituteur de les prévenir : “Bon, les enfants, désormais il est interdit de s’exprimer en turc, car nous sommes tous kurdes et le kurde est notre langue.”

Comment vous sentiriez-vous à la place d’Ayse ou en tant que parent aux prises avec une telle situation ? Si vous trouvez cela normal, alors ne m’en voulez pas, mais vous avez un gros problème kurde.

Que ceux qui pensent que l’on a accès en Turquie à une éducation en kurde [une des promesses récurrentes de l’AKP pour se rallier les voix des Kurdes conservateurs] se détrompent. Il existe uniquement une option qui permet théoriquement d’avoir deux heures de kurde par semaine. Et tous les prétextes sont bons pour refuser dans la pratique ce droit qui nous est reconnu.

Tout le monde doit bien sûr apprendre le turc, la langue officielle, à l’école. Le turc est notre langue commune, une des choses qui nous unit. On devrait aussi apprendre la langue internationale qu’est l’anglais. Et comme cela se pratique dans de nombreux pays développés, l’on devrait pouvoir avoir des cours dans sa langue maternelle.

D’ailleurs, pendant la période ottomane et jusque dans les premières années de la république, l’enseignement dans les madrasas [écoles coraniques], qui n’était pas qu’un enseignement religieux, mais portait aussi sur les mathématiques, les sciences humaines ou l’astronomie par exemple, était assuré en kurde. Saviez-vous que cette langue n’est interdite que depuis 1925, où l’on commença par interdire son usage dans l’espace public, punissant ceux qui le faisaient d’une amende proportionnelle au nombre de mots prononcés ?

Choisir le dialogue et la paix

Si, dans une rue d’Istanbul, vous rencontrez quelqu’un et que vous lui demandez d’où il vient, quelle réponse vous hérisse le poil : “je viens de Thrace”, “je viens de Cappadoce”, “je viens du Kurdistan” ? Le simple mot de Kurdistan provoque en vous une colère incontrôlable ? Le diagnostic est net : vous avez un problème kurde.

Souvenons-nous que ce mot de “Kurdistan” renvoie à une entité historique et géographique. Une géographie qui contient des zones aujourd’hui réparties entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. L’Iran compte une province appelée Kurdistan.

Jusqu’à la deuxième année de la fondation de la République turque, la région du sud et du sud-est du pays était nommée Kurdistan. Les Turcs seldjoukides et les Ottomans n’avaient pas la chair de poule à l’idée de parler du Kurdistan, où ils nommaient des seigneurs féodaux kurdes.

En prononçant ce mot [Kurdistan], vous n’appelez pas à la création d’un nouvel État indépendant de la Turquie. Vous appelez simplement une région géographique par son nom. Mais depuis 1925, les mots “kurde” et “Kurdistan” sont interdits, et les Kurdes contraints à l’assimilation dans une identité turque qui n’est pas la leur.

Et qu’en est-il de la situation dans les villes kurdes ? Prenons l’exemple de Diyarbakir [la plus grande ville kurde de Turquie]. Selon les statistiques officielles, il s’agissait, en 1927, de la cinquième ville de Turquie en termes de développement économique. Mais comme tous les investissements étatiques ont été orientés depuis cette période vers l’ouest du pays, les villes kurdes n’ont cessé de s’appauvrir.

Dans les années 1980, Diyarbakir était arrivé en queue du classement, et, d’après les chiffres de 2017, la ville était classée 68e. Qu’on ne prétexte pas que “la région n’a pas pu se développer à cause du terrorisme”, Diyarbakir était déjà en fin de classement au début des années 1980, soit avant le début des affrontements armés.

En résumé, les Kurdes et les Turcs, ont vécu ensemble pendant mille ans dans une fraternité qui a été rompue depuis cent cinquante ans. Cette situation a donné lieu à de nombreuses révoltes. Malheureusement, beaucoup de sang a coulé. Beaucoup de drames ont eu lieu, et continuent de se produire.

Il est temps, alors que nous avançons vers le premier centenaire de la République [en 2023], d’aborder ces problèmes de manière civilisée, de renforcer, avec l’aide du Parlement et d’une réforme constitutionnelle, notre union et notre fraternité. Car aucun frère ne peut rester silencieux face à tant d’injustices subies par son frère sans que la fraternité qui les unit soit remise en cause. Réglons cette question kurde sans violence et sans armes, en nous parlant, en nous écoutant et en nous comprenant les uns les autres.

Ce n’est pas nous qui avons envoyé ces gens dans les montagnes [les guérilleros du PKK], ce sont les oppressions subies qui les y ont poussées. Nous les appelons à descendre des montagnes, à cesser de tuer et d’être tués, à choisir le dialogue et la paix. C’est pour avoir dit cela que l’on nous traite de “suppôt du terrorisme”, vous le savez ?

Mais nous continuerons sans relâche à vous parler de cette question kurde. Faites en sorte d’essayer de comprendre, s’il vous plaît, car cette question vous concerne aussi. Commencez par faire preuve d’empathie, par vous renseigner sur l’histoire. Et puis, pourquoi pas, apprenez même un peu de kurde. Commençons par cette phrase : “Ez ji te hez dikim” [“Je t’aime bien”].

Selahattin Demirtas

Tribune publiée par T24 (Istanbul)

Avocat spécialisé sur la question des droits de l’homme, Selahattin Demirtas devient en 2014 président du Parti démocratique des peuples (HDP). Au printemps 2015, il refuse la proposition d’alliance électorale avec Erdogan, qui mène alors un processus de paix avec la guérilla du PKK, et obtient 13 % des voix aux élections parlementaires. Visé depuis par de nombreux procès, dont un pour “propagande terroriste”, il est emprisonné depuis le 4 novembre 2016.

ARTICLES SIMILAIRES

2 Commentaires

Comments are closed.

Les plus lus

Oran : 7 détenus d’opinion en grève de la faim depuis le 15 janvier

Sept détenus, dont la plupart arrêtés en Kabylie sont à leur 15e jour de grève de la faim à la prison El Quesba d'Oran....

Les plus populaires

Commentaires récents