1 octobre 2022
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Un élément fondateur de la Nation que les Algériens doivent protéger

Tamazight

Un élément fondateur de la Nation que les Algériens doivent protéger

Tamazight, pas seulement la langue, mais tout ce qu’elle véhicule, comme éléments identitaires, a servi à cimenter l’unité de la Nation algérienne et sa résistance face aux différents envahisseurs, tout au long de son histoire, ancienne et contemporaine. Il appartient à l’Etat de la promouvoir, après l’avoir décrétée comme deuxième langue nationale et officielle aux côtés de l’arabe. Mais il revient aussi à tous les Algériens de se réapproprier, de se réconcilier avec cette identité et de la protéger. Il s’agit d’une question nationale et démocratique.

Cette question ne concerne pas seulement les Berbérophones qui sont présents sur tout le territoire national, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest du pays (Kabyles, Chaouis, Mozabites, Targuis, Chenouis), mais tous les Algériens, même arabophones. Ce n’est pas la seule affaire des Kabyles et la Constitution de 2016, a consacré l’Amazighité comme un des fondements essentiels de l’identité nationale.

Les pouvoirs politiques anti-démocratiques successifs, ont eu comme stratégie de « contenir », de circonscrire cette revendication à la seule Kabylie, quand ils ne l’ont pas réprimée. Tout comme certains militants extrémistes kabyles ont également entretenu cet état de fait et dirigé leur revendication contre « l’arabe ». Or, on ne construit pas son identité contre l’Autre, mais dans le respect de l’Autre.

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Depuis la colonisation, les tentatives de diviser « Kabylophones et arabophones » ont été mises en échec et la Kabylie a offert à la libération du pays de nombreux martyrs de la cause nationale. Les représailles de l’armée coloniale furent effroyables et la Kabylie a payé un lourd tribut pour avoir refusé d’être détachée du reste de l’Algérie et pour la défense de l’unité nationale. Certes le colonialisme a été vaincu, mais les politiques néo-colonialistes et impérialistes existent toujours et le vieux principe de « diviser pour régner » est encore valable.

Massinissa : « L’Afrique aux Africains »

L’Algérie est formée par un seul peuple, d’origine berbère, comme en témoigne son histoire ancienne et contemporaine. Elle fait partie de la Numidie (Afrique du Nord) qui a été unifiée par le roi Massinissa (né vers 240 avant J.-C., mort en 148 avant J.-C.). Son royaume avait pour capitale Cirta (actuelle Constantine où se trouve son mausolée). Il avait réussi à créer un Etat unifié de l’Afrique berbère, selon la célèbre devise : « l’Afrique aux Africains. Il avait fondé « un État indépendant et prospère », convoité par « l’impérialisme romain ».

Les noms de lieux, -même à l’Ouest du pays-, la langue, (avec la même matrice pour les différentes variantes parlées dans chaque région), les coutumes, les traditions comme la célébration de Yennayer (nouvel an berbère), les traditions culinaires (couscous), l’artisanat, la culture, tout rappelle la berbérité de l’Algérie. Celle-ci est restée intacte, même après l’invasion arabe au 7ème siècle, puis l’occupation ottomane et la colonisation française.

La primauté de l’arabe, langue de l’islam auquel ont été convertis les Amazighs n’aurait pas été dictée par un choix ethnique, étant donné que l’invasion arabe n’a pas été suivie d’une colonisation de peuplement, comme le soulignent plusieurs historiens. N’aurait-il pas été lié plutôt à des considérations politiques ? Les dirigeants de la lutte de libération de l’époque, qui étaient en relation étroite avec les pays arabes, comme l’Egypte, n’avaient-ils pas été influencés par le « panarabisme » dominant ? Ils ont déclaré « l’Algérie pays arabe », malgré l’opposition de militants berbéristes du Mouvement national.

Mais les éléments constitutifs d’une Nation ne résident pas seulement dans la langue, le territoire, la religion, mais aussi dans l’Histoire vécue ensemble, formant la mémoire collective et individuelle de chaque Algérien, qu’on ne peut effacer d’un trait de plume, comme tentent de le faire les révisionnistes. Ils résident également dans les rêves et le projet de bâtir un avenir meilleur à tous les Algériens, dans une société juste et égalitaire, où Tamazight retrouvera sa place naturelle.

Le droit de parler, d’étudier et de communiquer dans sa langue maternelle, comme cela se pratique dans les pays qui veillent au respect et à la préservation des langues autochtones et à l’égalité entre toutes les langues et tous les dialectes, est une revendication légitime. Des pays plurilinguistiques n’hésitent pas à faire appel à l’émigration pour combler le déficit en locuteurs d’une langue pour éviter qu’elle soit défavorisée par rapport à une autre.

En Algérie, il faut reconnaître que des avancées ont été enregistrées ces dernières années, dont l’institutionnalisation de tamazight langue nationale et officielle, son enseignement dans 37 écoles publiques, sa diffusion sur des supports médiatiques de l’Etat, la création d’une académie berbère.

143 projets d’investissement bloqués en Kabylie

Mais ces avancées ne se reflètent pas sur le terrain du développement économique et social, puisque la Kabylie, par exemple, ne bénéficie plus depuis la dernière décennie, de projets d’investissements structurants créateurs d’emplois. Pire, des projets sont gelés ou bloqués, comme ceux du groupe privé Cevital de Issad Rebrab, dont celui du port de Cap Djinet qui n’a pas reçu l’aval du Gouvernement, et celui de l’usine de trituration des graines oléagineuses dans la wilaya de Bejaia qui est bloqué depuis plusieurs mois.

Cette situation est d’ailleurs dénoncée par « Le comité de soutien aux travailleurs de Cevital et aux investissements dans la wilaya de Bejaia », qui lutte depuis plusieurs mois pour obtenir la levée du blocage des équipements de cette usine par la direction du port de Bejaia. Mourad Bouzidi, vice-président et porte-parole de ce comité, a déploré «qu’on puisse bloquer un projet vital qui va permettre d’arrêter l’importation des huiles brutes, de produire 2 à 2.5 millions de tonnes de tourteaux, aujourd’hui importés à 100% par l’Algérie » et de « créer un millier d’emplois directs et deux mille à trois mille emplois indirects en dynamisant une filière de producteurs agricoles ».

« La population de Bejaia qui a vu trois mille milliards de centimes de projets structurants gelés ces dix dernières années, ne pardonnera pas un zèle criminel qui peut anéantir pour des années l’avenir économique et social de notre région», souligne Bouzidi. Il ajoute que « pas moins de 143 projets pour un montant de trente milliards de dinars algériens (plus de 241 millions d’euros), dont le projet du complexe pétrochimique, dont la mise en service était prévue en 2018, ont été bloqués. Sur les 1182 projets d’investissement déposés en 2017, seuls quatre (4) sont opérationnels, soit un taux de 0.33 % ».

« Les opérateurs économiques sont découragés par de multiples facteurs » et « encouragés à investir dans d’autres wilayas » déplore le même interlocuteur, au moment où le chômage et le sous-emploi, touchent de plein fouet la jeunesse en Kabylie faute d’opportunités de travail (le chômage n’épargne pas d’autres régions puisqu’au niveau national, il y a 1,44 million de personnes en septembre 2017).

Un professeur de tamazight se convertit en restaurateur de chawarma !

Même les diplômés de tamazight sont concernés. Des enseignants de cette langue ont dû abandonner leur métier en raison de leur bas salaire ; certains sont allés à Alger ou à Oran pour travailler dans le commerce, fast-food, à l’exemple de ce professeur rencontré à Alger qui s’est converti dans la restauration de chawarma. D’autres jeunes se laissent carrément tenter par l’exil et l’émigration clandestine.

La généralisation et la promotion de tamazight résident non seulement dans les dispositions que doivent prendre les autorités au niveau politique, linguistique, juridique et culturel, mais aussi économiques et social. La création d’emplois et de richesses – qui relève du secteur public et privé – doit permettre aux jeunes qui le souhaitent de pouvoir rester sur les terres de leurs ancêtres et apporter leur savoir et leur savoir-faire à leurs compatriotes.

Tajmaath : «un pour tous et tous pour un»

Le développement économique et social en Kabylie peut aussi s’appuyer sur l’entraide sociale (touiza) développée par l’organisation des comités de villages de tajmaath (assemblée) qui constituent des éléments identitaires, des valeurs ancestrales qui ont résisté à l’usure du temps et qu’il faut préserver et enrichir.

La touiza (solidarité) qui concerne aussi bien l’entraide lors des travaux agricoles (au moment des récoltes), la construction de maisons, l’achat de matériels, l’aménagement d’espaces communs, est organisée par le système de la démocratie villageoise, « tajmaath » (assemblée) dont l’existence remonte au 18ème siècle. Elle est composée de représentants (hommes) élus de toutes les familles, qui paient une cotisation dont le montant est fixé par le comité du village, pour le financement de ses actions. Elle gère de façon transparente le fonctionnement de la collectivité et les rapports et litiges entre ses membres.

La démocratie n’est donc pas quelque chose d’étranger à l’Algérie et qui aurait été apportée par les colonisateurs occidentaux dans leur mission de « civilisation » à cette « barbare » contrée. Bien au contraire, ce système de « démocratie directe » républicaine dans les villages kabyles, inconnu dans certains pays d’Europe, ce qui a suscité l’intérêt des chercheurs et observateurs de la puissance coloniale et européens.

«Avant même que l’occupation de cette région ne soit effective, les observateurs français sont attirés par ses formes d’organisation qui leur paraissent à la fois archaïques et, d’une certaine manière, idéales », relève un article intitulé : « Communautés rurales et pouvoirs en Grande-Kabylie. Situation précoloniale et mutations de 1857 à 1871 », signé par Alain Sainte-Marie et publié dans Cahiers de la Méditerranée Année 1980.

« Au sein du village, chaque individu mâle, en état de porter les armes, est dépositaire d’une part du pouvoir : chacun est membre de l’assemblée souveraine du village, la tajma’ th ou djemaa, chacun participe à ses décisions. On aurait donc une démocratie directe parfaite(…) Le plus misérable village berbère offre l’intéressant spectacle d’une vie politique réelle, active, toute démocratique et républicaine ; cette commune nomme ses magistrats, se taxe, répartit et lève l’impôt sur elle-même, faisant ainsi graviter dans son humble sphère des intérêts, des passions », des devoirs et des droits », peut-on lire sur cette revue.

Karl Marx s’était également intéressé à l’histoire de l’Algérie précoloniale et de la Kabylie, dont l’organisation villageoise, qu’il décrit comme « un exemple concret du socialisme » de ses rêves, dans les « Lettres d’Alger et de la Côte d’Azur qu’il avait rédigées en 1882, suite à son voyage à Alger (du 20 février au 2 mai). Il devait se rendre aussi en Kabylie mais la maladie l’en empêcha. René Gallissot, historien français, a publié un livre : “Marx et l’Algérie», qui dit-il, contient « des notes de Marx sur la Kabylie où il commente les formes de démocratie rurale qui avaient été mises en relief par un grand chercheur de Russie qui s’appelait Kovaleski.

« Tajmaath », qui existe encore de nos jours, pratiquement dans tous les villages en Kabylie, à travers les comités de villages, sous forme d’associations, dont certaines travaillent en bonne intelligence avec les structures administratives locales. Certaines de leurs initiatives ont été médiatisées comme « Le concours du village le plus propre », la construction d’un village à Tafilelt à Béni Izgen (Ghardaïa), avec un financement basé sur un apport solidaire et respectant l’architecture traditionnelle et l’environnement.

Les caisses de solidarité qui permettent le financement de travaux au profit de la collectivité et des personnes démunies, existent depuis longtemps. Le Professeur Achir Mohamed de l’Université de Tizi Ouzou, leur a consacré une étude (« Les caisses villageoises contribuent efficacement au développement social et économique des villages en Kabylie »). Il explique qu’elles sont « gouvernées de façon participative», fonctionnent par « délibération démocratique » et selon un code d’éthique adopté par le comité de village (thajmaath). Ce code est basé sur le principe « Un pour tous et tous pour un », dont « un exemplaire, du village Ifgha (wilaya de Tizi-Ouzou), datant de début du 18e siècle, a été retrouvé ».

Selon ce professeur : « La finance solidaire, la finance éthique ou socialement responsable, visent la maximisation avant tout de l’utilité sociale en considérant que le fait économique est avant tout un fait social ». Il ajoute : « des pratiques financières sous des formes alternatives se sont développées (…) à travers des institutions de micro finance, des banques coopératives fédératives et des mutuelles financières… ». Selon lui « cette finance non conventionnelle » constitue en fait « la résurgence d’une finance sociale, solidaire et éthique longtemps dissimulée par le capitalisme financier et marginalisé par l’Etat providence ».

La finance solidaire et la démocratie directe, élément identitaires source de fierté pour tous les Algériens, peuvent servir d’inspiration pour tous ceux qui cherchent de nouvelles voies pour trouver des solutions aux problèmes des citoyens en cette période de crise pétrolière en Algérie au lieu de reconduire les vieilles recettes du capitalisme dominant, qui n’ont pas réussi à faire sortir du sous-développement les anciennes colonies africaines.

Auteur
Houria Ait Kaci, journaliste

 




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