19 mai 2024
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La littérature algérienne en Estonie : à quoi rêvent les Baltes ?

Dib

Il nous paraît imposé et inévitable, alors que l’espace culturel est un champ excellent pour l’adaptation continue des relations culturelles à des relations politiques et économiques entre les pays du monde, d’admettre que la littérature est assurément le miroir dans lequel on se découvre soi-même, tout cela dans un espace approprié qui introduit différentes interactions culturelles entre les nations.

Friedebert Tuglas (1886-1971) est un écrivain classique estonien qui séjourna en Algérie en 1928, et visita plusieurs villes à savoir : Constantine, Sétif, Bordj Bou Arreridj, La Soummam, La Grande Kabylie, Alger, Blida, Oran …etc. Dans son livre  »Reisikirjad » (Des lettres d’un voyage), il raconte ses mémoires et son séjour au  »Grand Maghreb », et aussi ses rencontres avec des Algériens. Je tire ces quelques phrases de son livre:  »Les montagnes de Djurdjura me semblent comme des grands murs qui protègent la Kabylie de ses occupants. D’ailleurs même les Romaines n’ont pas pu abattre cette région montagnarde en raison de la résistance farouche de ses guerriers. Et par conséquent, la région a maintenu son règne sous ses leaders. En outre, ce n’était jamais facile pour les Français de  »calmer » les soulèvements populaires en Kabylie, tout cela, c’est une longue histoire… » (1)

Mohammed Dib en Finlande (II)

En 1962, au moment où l’Algérie était en train de fêter son indépendance, l’imprimerie Kommunist à Tallinn (Ex-URSS) avait déjà publié la traduction en estonien du roman Un été Africain de Mohammed Dib (1920-2003). Ce roman paru en 1959 aux éditions le Seuil à Paris, a commencé à attirer l’attention de la philologue estonienne Nelly Toiger, trois ans plus tard. Le regard porté par les Estoniens sur le roman n’est immanquablement pas biaisé. La traduction semble avoir tendance à interpréter la vie de Moukhtar Rai, le personnage principal du roman, en fonction d’un regard qui porte des mêmes valeurs même si elles ne correspondent pas aux mêmes données.

Mohammed Dib ou le besoin de nommer et de montrer l’Algérie

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En 1969, la maison d’édition Hans Heidemmani à Tartu reçoit un manuscrit d’un roman enveloppé par des échos d’une guerre encore fraîche. C’était le roman de Malek Hadad (1927-1978) La dernière impression, traduit en estonien par Nora Kaplinski (1906-1982) .Une année plus tard, le livre est déjà prêt.

Dans un entretien avec Jaan kaplinski, (le fils de Nora), paru dans le quotidien d’expression arabe En-nasr, l’écrivain résume pourquoi le choix de La dernière impression a été tranché : « Le choix de ce roman a été totalement connecté à ses valeurs. Certainement, des valeurs attirantes à savoir les libertés des peuples, l’égalité et les sacrifices pour la patrie ».

Mohammed Dib en Finlande (I)

Mouloud Feraoun (1913-1962), un autre écrivain algérien qui a pris sa part dans la littérature estonienne. Au milieu des années 60, l’écrivain Jaan Kaplinski avait dédié, dans un recueil de poèmes, un long poème à l’élite du monde assassinée par les forces du mal. A côté du Polonais Janusz Korczak et l’anglais Thomas Morus, Mouloud Feraoun est aussi introduit dans le poème comme « une fleur qui est trop lourde pour sa branche’.

Dans le même entretien, Jaan parle : « Mouloud Feraoun est un écrivain qui appelle toujours à la paix et il ne méritait jamais une fin pareille ». Et puis, il ajoute : « Son style ressemble infiniment au style de l’écrivain estonien Redik Soar. Je précise aussi que son style de la narration dans son livre Journée de Kabylie qui raconte la vie des Kabyles au début du 20e siècle, c’est le même dans le livre de Soar Dès le premier jour qui parle aussi de la vie des Estoniens dans l’île de Sarimma » (2).

Mohammed Dib en Finlande (II)

« Je suis vraiment influencé par les écrits et la vie de Mouloud Feraoun, dommage qui’il nous a quitté très tôt », confie-t-il. Une autre figure littéraire a aussi marqué son influence sur la littérature estonienne, c’est celle de l’écrivain algérien Bachir Hadj Ali (1920-1991). A vrai dire, l’écho de ses poèmes pendant les années 60, a été trop vite aspiré par beaucoup de plumes. Un écho interroge plus qu’une oreille qui le découvre, mais un demeure encore étrange et presque embrassé.

À cet effet, Jaan Kaplinski s’engage à traduire en estonien ses poèmes, c’était encore l’époque du renouveau littéraire en Estonie. « Dans les années 60, j’ai commencé à m’intéresser aux écrits de Bachir Hadj Ali grâce à un magazine qui lui avait publié pendant cette époque une sélection de ses poèmes. Je me souviens bien que les poèmes parlaient de sa souffrance dans la prison et de sa détermination à poursuivre la lutte. Il était très respecté par le cercle des intellectuels français, notamment par le Parti socialiste. Depuis lors, j’ai commencé à me soucier de sa cause et de m’intéresser de plus en plus à ses poèmes que je trouve engagés. Hadj Ali était vraiment un poète d’envergure ».

  • Mais l’air du temps aurait-il signé la fin de ces échanges ? Absolument, non.

En 1966, le traducteur estonien S. Kadari traduit le livre A la découverte des fresques de Tassili, écrit par le préhistorien français Henri Lhote (1903-1991). Ce livre décrit en détail les relevés des peintures du Tassili. Cela fut une fenêtre largement ouverte sur le monde, notamment en 1957 et 1958, après avoir exposé les peintures du Tassili au Musée des arts décoratifs de Paris. Quelques années par la suite, les Estoniens commencent à s’intéresser à la préhistoire de l’Algérie et au Tassili en particulier et cela ne dure pas longtemps pour que le livre de Henri Lhote sorte en estonien à Tallinn en 1966 par les éditions Eesti Raamat.

En 1992, la littérature de voyage revient en Estonie en force par le livre  »Des Estoniens dans le Sahara » écrit par le journaliste Vello Lään et son ami Maido Sikk. Le livre raconte dans un style enthousiaste les bons moments passés par un groupe de touristes, en Algérie, en 1990, à travers plusieurs villes algériennes. A savoir Alger, Tizi Ouzou, Bousaada …etc.

À partir du moment où l’on considère l’utilité de ce livre comme un rapprochement des cultures sur plusieurs niveaux, il y a quelque part lieu dans le livre, comme pour quelques détails par exemple sur la religion, la culture, d’expliquer certaines circonstances sur la vie et la politique en Algérie. À la fin du livre, on y trouve une conclusion qui arrête sur le projet démocratique porté par le défunt Mohamed Boudiaf avant son assassinat, aussi d’autres arrêts sur la politique et l’économie.

En 1998, le professeur estonien Mark Kuurme, ancien enseignant des mathématiques dans un lycée algérien de 1985 à 1987, accorde un entretien au journaliste Jaan Malin, au profit du magazine estonien Famille et Foyer dont il parle de son expérience en Algérie. À travers ses propos, Mart porte une vision nostalgique remarquable sur l’Algérie, ce pays qui « reste un de mes plus beaux souvenirs de ma vie ». Dans le même entretien, Mark parle aussi du système éducatif algérien, le niveau d’instruction qui « diffère d’une classe à une autre’, mais par la suite, il se permet de s’étonner du « chuchotement illimité » des garçons dans le dos des filles, une image que « je ne vois pas en Estonie ».

Mohammed Dib : à l’origine de la “trilogie”

Dans le livre de Meriem Lahcene (née à Alger en 1949), « Je suis toujours partie », traduit en estonien par Mirjam Lipikult et paru aux éditions Sinisukk en 2010, une nouvelle façade introduite aux estoniens, porteuse de nouvelles perspectives et de points de vue sur la femme algérienne qui, malgré « l’intolérance religieuse et les lois strictes de la société », peut aussi faire face toute seule aux destins amères de la vie.

Aujourd’hui, nous devons saluer Meriem Lahcene qui porte, à côté de beaucoup d’autres, la voix des femmes algériennes libres. Elles sont simplement des femmes qui aiment leur patrie, mais pas sous la pratique de la torture imposées au nom de la religion. Avec sensibilité et conviction.

En 2005, l’écrivain algérien Yasmina Khedra (né en 1955) publie son roman L’Attentat aux éditions Julliard à Paris. Le roman est traduit en estonien par Tiina Vahtras en 2010 et publié aux éditions Pegasus. Selon Lisandra Roosioja, une amie estonienne qui a lu le roman, elle affirme qu’elle a recommandé déjà le livre à ses amis : « C’est un roman qui m’a beaucoup touché, il faut le lire ». D’autres lecteurs ont répondu avec un ton aussi touché par les évènements du roman: « il est difficile de s’adapter au mode d’écriture de l’auteur pour bien lire le roman. C’est pour cela qu’on ne comprend toujours pas ce qu’il écrit ». Certains ont uniquement vu le film. « Magnifique ! » disaient-ils. C’est donc l’histoire d’une admiration, d’une traduction d’un travail purement algérien.

Enfin, C’est dans tel échange culturel, propre à traduire la bonne littérature, espace même du désir de passer aux échanges diplomatiques s’il en est, que se joue l’histoire des échanges culturels entre l’Algérie et l’Estonie, une histoire qui a presque un siècle, tentative de réduire l’irréductible de l’ère et du malheur de la politique, espoir fou de cette transgression de l’ordre géopolitique du monde. Transgression qui est aussi l’entreprise secrète plutôt avoué de tous autres échanges culturels dans le futur.

Hamza Amarouche

Tartu, Estonie

Renvoi 

(1)  »Reisikirjad » de Friedebert Tuglas , Page 311. Editions Eesti Riiklik, 1956.

(2) Entretien avec Jaan Kaplinski, En-nasr, N 14081 http://www.annasronline.com/index.php?option=com_content&view=article&id=50155&catid=38&Itemid=50

(3) Tiré de la biographie de l’auteur sur Wikipedia.

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