28 janvier 2023
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La revue « Historia », un numéro spécial « Guerre d’Algérie » (II)

Historia

La revue « Historia » vient de consacrer dans son numéro du mois de mars un dossier, riche et bien documenté, à la « Guerre d’Algérie, Le choc des mémoires. Les chiffres et le sondage « Harris interactive ». 

  1. La guerre d’Algérie par les chiffres

-L’Algérie en 1954. Un vaste pays de 2 380 000 km2 et de 10 millions d’habitants. Cette population était composée de 1 million d’Européens et de 9 millions de « Français de souche nord-africaine ». 

Les pertes humaines

-Le gouvernement algérien avance le chiffre de 1,5 million de morts. Les estimations des historiens oscillent entre  300 000 à 500 000 morts. La France en a reconnu 300 000. 

-Le nombre de victimes de la guerre civile ayant opposé le  FLN et le MNA est estimé à 10 000 morts et 23 000 blessés, dont respectivement 4 300 et 9 000 en Métropole.

La revue « Historia », un numéro spécial « Guerre d’Algérie » (I)

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-Concernant les victimes françaises, on dispose des chiffres suivants : 28 000 soldats tués, 65 000 blessés, plus 2 788 morts, 7 541 blessés et 875 disparus.

-2 millions d’Algériens regroupés dans 2 392 camps et des milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de disparus.

Bilan de l’offensive du Constantinois, le  20 août 1955

-123 morts dont 71 Européens. La répression fera les jours suivants un carnage : au moins 7 500 Algériens sont tués.

La « bataille d’Alger »

-3 024 disparus, 751 attentats du FLN, 314 morts.

Bilan des attentats

-FLN (attentats individuels et collectifs) : 

Les morts : 2 788 civils européens et 16 378 civils « musulmans ». 

Les blessés européens : 7 541 civils européens et 13 610 civils « musulmans ». 

  • OAS : 3 500 morts, 8 000 blessés (Français « européens » et « musulmans » confondus. Ces derniers représentent la majorité des victimes). 

Bilan du massacre d’Oran, 5 juillet 1962

L’historien Jean-Jacques Jordi a établit le bilan suivant: 326 personnes tuées, 323 disparues. 

Le massacre du 17 octobre 1961

Entre 100 et 200 morts.

Des centaines de blessés.

1 100 arrestations sur 25 000 manifestants

Des milliards dépensés

France : entre 27 et 57 milliards de francs, soit 20 % du budget de l’Etat en 1959.

Algérie : 22 milliards de francs dépensés, vers 1958. 

Les Européens d’Algérie à la veille de l’Indépendance

120 000 Européens quittent l’Algérie en mai 1962, 355 000 en juin. 

200 000 Européens restent en septembre 1962 et 150 000 au milieu de l’année 1963. Depuis, leur nombre n’a pas cessé de décroître. 

Entre mars et juillet 1962, les historiens estiment le nombre d’exilés à 700 000. 

Les réfractaires

11 000 insoumis.

400 objecteurs de consciences.

900 déserteurs.

Mobilisation militaire

1,2 million d’appelés du contingent.

200 000 rappelés.

263 000 soldats musulmans.

20 000 militaires de carrière.

58 000 harkis.

Entre 7 000 et 80 000 harkis seront victimes de massacres en 1962-1963, sur un total de 180 000 supplétifs et 330 000 Algériens pro-français. 

  1. Ce qui a attiré mon attention dans le sondage «Harris interactive»

-Mieux que leurs aînés en France comme en Algérie, les jeunes générations  ont une bonne opinion les uns sur les autres : 67% des moins de 35 ans en France et 70 % des 18-24 en Algérie. 

-39 % des Français croient en le bien fondé de la politique du gouvernement français visant à « apaiser les mémoires et à favoriser une réconciliation franco-algérienne », et 13 % estiment que le gouvernement tâche de faciliter le travail des historiens. Côté algérien, 24 % seulement sont de cet avis et la politique mémorielle française est perçue avec défiance. On la considère comme étant essentiellement motivée par des raisons politiques (47 %) et géopolitiques (14%).

-En France : 44 % pensent que la présence française en Algérie était une mauvaise chose pour la France et 42 % pensent qu’elle l’était aussi pour l’Algérie.

En Algérie : 96 % pensent que la présence française a été une mauvaise chose pour l’Algérie et 32 % pensent qu’elle l’était aussi pour la France.

-Du côté algérien, les crimes commis pendant la guerre sont considérés d’une manière très univoque : 96 % des Algériens estiment que ces crimes ont été commis par les forces françaises, et 89 % par des terroristes français. Le côté français à tendance à répartir de manière égale la responsabilité de ces crimes entre les forces françaises et algériennes ainsi que leurs combattants respectifs, avec une légère propension à accuser les Algériens, considérés comme des combattants (88 % – contre 85 % pour les combattants français) ou des terroristes (86 % –  contre 75 % pour les terroristes français). 

-Quant aux catégories de population qui ont le plus souffert durant la guerre d’Indépendance, les réponses sont très intéressantes. Côté algérien, seule les civils et les combattant ont souffert dans ce conflit (89 % et 61 %) ; côté français, les réponses sont plutôt axées sur la souffrance des pieds-noirs (40 %), des harkis (entre 39 et 51 %), des soldats français (21 %) et des Algériens de confession et/ou de culture juive(s) (14 %). Le côté algérien n’évoque presque pas les souffrances de ces derniers et celles des harkis (2 %). 

Cette polarisation quant à la répartition des souffrances est très parlante. Elle nous renseigne sur l’ampleur du travail qui reste à faire en matière de transmission historique. Cela dénote la forte prééminence de la croyance historique sur la vérité historique.

-69 % des Français considèrent que l’indépendance de l’Algérie a été profitable pour tout le monde, Algériens et Français. 97 % des Algériens considèrent que l’indépendance de leur pays est une bonne chose.

-Les Algériens et les Français se rejoignent sur deux choses : l’encouragement et la facilitation du travail des historiens  sur la colonisation et la guerre d’Algérie (respectivement 81 et 80 %) et la prise de conscience concernant la question de l’instrumentalisation de l’histoire de la colonisation par le gouvernement algérien (respectivement 45 et 37 %).

Pour ne pas conclure

L’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie continue d’être éclairée par de remarquables travaux sérieux et exigeants, menés par des historiens rigoureux et consciencieux dans l’exercice de leur métier. On ne peut que saluer leurs travaux, les lire et les comprendre, dans la mesure du possible de chacun d’entre nous, nous autres Algériens et Français. 

Quant aux historiens algériens, les plus sérieux et consciencieux d’entre eux font de leur mieux pour éradiquer les mythes nationalistes et résistantialistes qui empêchent la discipline historique de prendre son envol en Algérie. Ils font face aux universitaires de pacotille qui ne cessent de « refaire le monde » et la guerre d’Algérie dans leurs colloques et résistent avec les moyens du bord à la précarité dans laquelle nage l’université algérienne depuis des années.

Une chose reste cependant à préciser : je reste dubitatif vis-à-vis du mantra de « l’apaisement et de la réconciliation des mémoires ». Je ne croie pas à cette flamme mémorielle qui ne veut pas s’éteindre.  Le véritable « apaisement des mémoires » consiste à lever le voile sur les archives qui restent inaccessible aux chercheurs et révéler au grand jour, et sans aucune concession, ce qu’elles contiennent. Et quand je dis ouvrir les toutes les archives, cela vaut autant pour la France que pour l’Algérie. Et tous les historiens qui travaillent sur cette question, toutes nationalités confondues, doivent y avoir accès sur le même pied d’égalité.

Les Algériens et les Français partagent une histoire commune et ils doivent prendre garde contre le sentimentalisme exacerbé qui est l’oxygène – parfois toxique – de notre temps. 

Ce qui est prioritaire pour les Algériens, urgent et vital, ne sont guère « les excuses » que la France serait censée « leur présenter ». La fameuse et fumeuse « repentance » avec laquelle on nous rebat les oreilles et les esprits est l’apanage de courants politiques qui partagent, sur certains plans, la même généalogie: les droites françaises et leurs sœurs jumelles algériennes. Elles excellent seulement dans l’art de la mastication effrénée des nourritures indigestes du passé c’est-à-dire de l’instrumentalisation de l’histoire coloniale et de la guerre d’Algérie qui a tourné, depuis des années, à la farce. 

 Avant de consacrer donc toute sa vie à l’attente des « excuses » ou de la « repentance » de la France, il est urgent et vital pour l’Algérie de bâtir un état démocratique, juste et égalitaire, susceptible de respecter les libertés fondamentales de chacun de ses citoyens (et non une « Algérie nouvelle » dont « l’esprit démocratique » consiste seulement dans la répression des journalistes et des militants politiques).

Il faut sortir du vis-à-vis toxique et stérile avec la France. Nous ne sommes pas le seul peuple au monde ayant subi la colonisation. Faisons plutôt le bilan, de nos errances, de nos échecs et de ce qu’on n’a pas fait depuis soixante ans.

Faris Lounis

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