28 septembre 2022
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Peuple hier et aujourd’hui

Flux et reflux socio-historiques

Peuple hier et aujourd’hui

Le mouvement social né contre l’exploration du gaz de schiste dans le sud algérien est symptomatique des luttes citoyennes qui naissent à la lumière des nouvelles exigences.

La précédente contribution (1) et les commentaires qu’elle a suscités justifie la présente ; elle  en est un approfondissement. Voici quelque temps, à Oran, dans un taxi, un jeune d’environ vingt-cinq ans lança la demande : « À voir à quoi est réduit notre peuple algérien d’aujourd’hui, je ne comprends pas comment il a pu entreprendre une guerre contre une puissance militaire mondiale, et même la vaincre ! »

J’ai pensé : « Et à voir ce que sont d’autres peuples aujourd’hui,  comment comprendre ce qu’ils ont réalisé dans le passé ?… Prenons quelques exemples. Le peuple russe, réduit à la domination d’une oligarchie du knout tsariste, comment a-t-il pu réaliser une révolution prolétarienne ? Le peuple chinois, aujourd’hui livré à une oligarchie capitaliste, comment a-t-il pu entreprendre une « Longue Marche » jusqu’à chasser la caste féodale ainsi que ses complices impérialistes ? Le peuple cubain, aujourd’hui réduit à abandonner son idéal de justice sociale, comment a-t-il pu éliminer une féroce dictature, puis résister à l’invasion puis au blocus impérialistes U.S. ? Le peuple vietnamien, aujourd’hui contraint à suer dans des entreprises de multinationales implantées dans le pays, comment a-t-il pu vaincre l’armée impérialiste la plus puissante du monde, et la chasser du Viet-Nam ? Et, encore, comment comprendre le peuple français d’aujourd’hui, réduit au travail précaire, menacé dans ses droits économiques et sociaux, alors qu’en 1936 il a pu se dresser, comme Front Populaire, et conquérir d’appréciables droits citoyens contre la volonté de la bourgeoisie capitaliste dominante ? On peut allonger les exemples à propos d’autres peuples, tels l’italien, l’allemand, etc. On peut même, si l’on veut être exhaustif, rappeler aussi comment les empires (romain, chinois, perse, arabo-musulman, etc.), qui semblaient d’une puissance éternelle à toute épreuve, se sont écroulés, l’un après l’autre ?

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Tous ces exemples sont cités pour rendre compte de ceci : on trouve des personnes qui ignorent pourquoi et comment le peuple dont ils font partie est « tombé si bas » dans la résignation, pour ne pas dire dans la servitude, alors que, dans le passé, il s’est distingué par des actes de liberté et de solidarité admirables. Oui, on ne comprend pas ce changement de comportement d’un peuple si l’on ne dispose pas d’une information qui permettre d’avoir une vision historique corresponde aux événements et changements sociaux. Sans cette indispensable information, on juge un peuple  à l’aune illusoire de sa personnelle ignorance ; celle-ci est tellement ignorante qu’elle ignore d’être ignorante, et donc ne fait rien pour s’en affranchir. Cette prétentieuse ignorance, qui se croit informée, juge les peuples dans le cadre d’une génération ou deux ou même trois, mais cette ignorance ignore ce qui est le plus important et décisif : l’existence de phases historiques de moyen et long terme. Et que ces phases se distinguent par des flux (soit de domination d’une caste sur un peuple, soit de libération de ce peuple par l’élimination de la caste dominatrice) et de reflux (soit de chute d’une domination de caste, soit de régression d’un mouvement populaire). Le pourquoi de l’existence de ces processus socio-historiques n’entre pas dans le cadre de ce texte ; il suffit, ici, de les signaler.

Ce qu’il faut préciser, toutefois, est la cause sociale de ces processus : la continuelle contradiction entre nantis (exploiteurs-dominateurs) et démunis (exploités-dominés). Les uns veulent continuellement maintenir et augmenter leurs richesses (et gloire et pouvoir), les autres sont contraints de maintenir leur niveau de survie (matérielle) et, si possible, l’améliorer. Quoique certains l’ignorent ou le considèrent archaïque, on appelle cette opposition lutte des classes. Notons, en passant, que ce concept ne fut pas découvert par Karl Marx, mais, le reconnaissant lui-même, par des chercheurs et penseurs bourgeois.

Alors, on arrive à la question : comment expliquer le fait de voir un peuple (d’exploités-dominés) accomplir des miracles libératoires, pour, ensuite, se résigner à accepter une servitude abominable ?… La réponse à cette question est donnée par l’examen attentif de l’histoire, notamment des conflits qui la caractérisent, de leurs enjeux et des luttes des parties sociales opposées pour vaincre (ou se résigner, sinon périr).

Dans tous les cas de flux populaire libératoire (autrement dit de rupture sociale, généralement violente, exceptionnellement pacifique, comme la conquête de l’indépendance de l’Inde), on trouve ces caractéristiques : d’une part, une caste dominante qui, à force d’exploitation économique et de répression politique du peuple, ne parvient plus à le contrôler ; d’autre part, ce même peuple, à force d’être exploité et réprimé, ne supporte plus ses conditions, au point de se révolter, généralement d’une manière violente, exceptionnellement d’une façon pacifique. Et les historiens ont appris une chose : les diverses révoltes, ensuite réprimées, se révèlent, dans le moyen long terme, des « exercices » préparatoires, des formes de « guérilla » où dominateurs et dominés apprennent à se connaître en s’affrontant. L’issue finale dépend entièrement de la capacité des deux adversaires à tirer les leçons adéquates de leur combat. À cet effet, les dominateurs disposent d’ «experts » et « conseillers » convenablement rétribués ; le peuple, lui, ne dispose que d’une minorité (quand elle existe) d’intellectuel-le-s dont la seule « rétribution » est leur sens de solidarité avec les exploité-e-s.

Ajoutons que la légitime révolte de ce peuple est toujours vouée à l’échec si elle n’est pas préparée et organisée de manière adéquate. Or, qui est l’agent social de cette préparation, puis de cette organisation ? Nous l’avons dit précédemment. Cet agent est constitué par une minorité de citoyen-ne-s disposant d’un certain savoir. Deux cas se présentent.

Quand il s’agit de personnes dotées de connaissances larges et profondes, on comprend aisément leur influence déterminante sur le mouvement populaire.

Mais, il y a des cas où la minorité de personnes, à l’origine du soulèvement populaire libérateur, dispose de connaissances limitées. C’est le cas, par exemple, du groupe de personnes qui fut à l’origine de la guerre de libération nationale algérienne : le fameux groupe des cinq. Notons qu’au Viêt-Nam, le général vainqueur de l’impérialisme U.S., Nguyen Giap, était, à l’origine, un simple instituteur, et que Ho Chi Minh travailla comme ouvrier en France. Rappelons également que Mao Tsé Toung n’étudia jamais à l’université. En Algérie, comme au Viêt-Nam et en Chine, de simples citoyens, de culture moyenne pour ne dire modeste, ont su mobiliser leur peuple, et vaincre les armées dirigées par les officiers les plus « brillants », sortis des plus prestigieuses académies de guerre, et ces officiers étaient chapeautés par les dirigeants politiques, eux aussi réputés « intelligents », conseillés par les « experts » considérés comme les plus « cultivés » (2).

Dès lors, voici la réponse à donner au jeune homme algérien, dans le taxi. Si un peuple, tel celui d’Algérie, a pu réaliser un miracle libératoire, en obtenant l’indépendance, cela eut comme cause la présence d’au moins trois facteurs : 1) une pression de la caste exploiteuse-dominatrice (colonialiste) qui était parvenue à l’extrême limite de ce qu’elle pouvait « tirer de la vache à traire » (le peuple) ; 2) ce dernier était tombé à un niveau tel que qu’il ne pouvait pas tomber plus bas (économiquement, culturellement, psychologiquement. Doit-on rappeler l’emprise des zaouias sur le peuple ?) ; 3) la présence d’une minorité de personnes, détenant un savoir plus ou moins consistant, mais animées d’une volonté irréductible de vaincre ou de mourir, qui ont constitué le fer de lance et le « cerveau » du peuple, permettant à celui-ci, d’« enclume » de devenir « marteau ».

Par conséquent, cher jeune homme du taxi, si tu te désespères et tu as honte du niveau auquel est tombé ton peuple aujourd’hui, sache que tous les peuples connaissent ces phases de reflux, et sache, aussi, que pour retrouver sa dignité, tout peuple a besoin que soient réunies au moins les trois conditions ci-dessus mentionnées.

Cependant, il ne s’agit pas d’attendre leur arrivée ; car la troisième condition dépend de toi et de personnes comme toi. Elle favorise l’arrivée du moment libératoire désiré. Et, puisque tu manifestes une conscience de la servitude et tu la condamnes, à toi de t’activer. À moins de faire partie, toi aussi, des résignés, ou, pire, des privilégiés.

Et rappelle-toi ce que tous les réformateurs radicaux de société ont toujours dit, sur base de leur expérience concrète : il faut veiller à se préparer à temps au surgissement du moment libératoire, et cela n’est possible que par la juste information, la convenable formation, l’éclairante instruction, l’indispensable étude ; elles sont complémentaires à l’action. Car, sans boussole, toute action est vouée à l’échec. Jamais l’ignorance, pis encore l’ignorance prétentieuse qui ignore d’être ignorante, n’ont rien donné, sinon des échecs, des tragédies, des reflux… et les ricanements des dominateurs.

Donc, instruis-toi, et cela tant que tu auras le temps, parce que, une fois le mouvement populaire déclenché, tu n’auras plus ce temps ; il faudra surtout et principalement agir. Lis donc l’histoire de tous les mouvements populaires, de toutes les révoltes, de toutes les révolutions. Quand ils éclatent, chacun se rend dramatiquement compte de l’importance décisive de la formation préparatoire pour savoir comment agir correctement.

Une autre manière de te le dire est celle-ci : désires-tu être libre et solidaire du peuple ? Trouve le temps de lire et méditer ce qui est nécessaire pour réaliser efficacement le but désiré, en veillant, surtout, à ce qu’il ne soit plus récupéré par une nouvelle caste dominatrice. Jusqu’à présent c’est ce qui est arrivé, partout. Rappelle-toi et prends leçon des événements les plus récents. En Égypte, de quoi a accouché le mouvement populaire genre « Barakat » ?… Il a permis la victoire d’un dirigeant « frère musulman » (3), puis son remplacement par un général de l’armée, avec les conséquences que l’on constate.

En Tunisie, le pays est devenu en proie au terrorisme islamique, à une situation du peuple plus dégradée, à la présence de militaires U.S. et à la pénétration de réseaux  du Mossad israélien. Ne parlons pas de la Géorgie et de l’Ukraine, avec leur « révolution orange », téléguidée par les officines états-uniennes (4).

Écartons un malentendu. Ces propos ne visent évidemment pas à légitimer, en Algérie (ou ailleurs), un chef de l’État, encore moins un mandat nouveau, fabriqué sur mesure. Il s’agit simplement de ne pas avoir l’illusion que changer de personne à la tête de l’État suffit pour améliorer la situation du peuple. Ce n’est pas seulement l’individu qui est à changer, mais la structure sociale qui produit ce genre d’individu. Sans cela, peine perdue. La preuve : dans les pays où cela se réalise, les changements réguliers de présidents (Macron remplaçant Hollande, Trump remplaçant Obama, etc.), a-t-il changé quoi que ce soit au peuple ?

Et si le mouvement populaire pour une libération sociale réelle se fait attendre, efforce-toi de comprendre pourquoi, puis cherche et essaie de trouver les solutions qui permettraient l’arrivée de ce moment qui te rendra la dignité, en la rendant à ton peuple. Enfin médite ces deux commentaires de lecteurs.

Le premier :

« Comment peut-on désespérer d’un peuple de va-nu-pieds…qui a pris les armes en 54…qui les a reprises en 63 ? Comment peut-on désespérer d’un peuple opprimé…qui a vaincu sa peur en 80 ? Comment peut-on désespérer d’un peuple asservi…qui a brisé ses chaînes en 88 ? Comment peut-on désespérer d’un peuple méprisé…qui a pris d’assaut et à mains nues…des brigades de gendarmerie en 2001 ? Non…je ne désespère pas de mon Peuple (5)! »

Le second :

« L’élément primordial pour mener à bien ce qu’on croit nécessaire d’entreprendre reste la volonté politique d’y parvenir et, à travers elle, le refus de céder à ces maux si répandus qui s’appellent le fatalisme et la résignation. L’un et l’autre sont étrangers à mon tempérament et, plus encore, à l’idée que je me fais de notre pays

J’ai pleine confiance, quant à moi, dans la capacité du peuple algérien à relever les défis de tout ordre auxquels il sera confronté et dans son aptitude à jouer un rôle de premier plan dans l’évolution du pays.

L’Algérie, avec ses cicatrices, ses fractures, ses inégalités, ses exclus mais aussi avec son ardeur, sa générosité, son désir de faire du rêve une réalité, est une nation jeune, enthousiaste, prête à libérer le meilleur d’elle-même pour peu qu’on lui montre l’horizon. (6) »

K. N.

Email : kad-n@email.com

Notes

(1) https://lematindalgerie.combarakat-ca-suffit-dinsulter-le-peuple

(2) Voir David Haubers-tam, dans son fameux livre de 1972 : « The Best and The Brightest » (Les meilleurs et les plus brillants), dans mon essai « LA GUERRE, POURQUOI ? LA PAIX, COMMENT ? », chap. « 4.3. Dirigeants d’empire », librement accessible ici : http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits.html

  1. (3) Voir mon essai, déjà cité, point « 10.12. Des « Frères Musulmans ». »

  2. (4) Idem, point « 5.2. National Endowment for Democracy (NED) ».

  3. (5) Par « Si je partage…pour une large… », in https://lematindalgerie.combarakat-ca-suffit-dinsulter-le-peuple

  4. (6) Lhadi in https://www.algeriepatriotique.com/2018/03/22/contribution-reponse-a-amira-bouraoui-barakat-dinsulter-peuple/

 

Auteur
Kaddour Naïmi,

 




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