27 mai 2022
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Hocine Aït Ahmed : le legs du révolutionnaire démocrate

Hocine Aït Ahmed

Il y a six ans, Hocine Aït Ahmed nous quittait. L’homme, d’une grande envergure, a laissé son empreinte dans l’histoire contemporaine de notre pays, au vu de son parcours atypique l’ayant hissé aux cimes de la gloire, pour toute la postérité.

En 1984, le président Chadli fit réhabiliter Krim Belkacem, l’un des héros de la guerre d’indépendance, assassiné dans un hôtel à Düsseldorf. La dépouille du lion du Djurdjura, principal négociateur des accords d’Evian, fut rapatriée du Rabat où elle était initialement enterrée, vers le carré des Martyrs à El-Alia. La sympathie populaire était à son comble. Le peuple rédecouvrait ses héros, longtemps passés à la trappe. D’autres noms reparurent dans la presse, et le chef d’Etat fit remettre la médaille de résistant à Ferhat Abbas, qu’il avait arraché à son assignation à résidence, peu après son accession au pouvoir. Rongé par le cancer qui devait l’emporter peu après, l’ancien président du GPRA en fut fort ému, mais le livre L’indépendance confisquée, édité la même année en France chez Flammarion, dans lequel il racontait crûment les rivalités personnelles et les dérives idéologiques du début de l’indépendance, n’a jamais été autorisé en Algérie. Les velléités d’écriture de l’histoire sans inhibitions ni garde-fou s’arrêtèrent cruellement là.
Chadli s’apprêtait alors à la deuxième phase de son opération de séduction vis-à-vis de l’opposition, entrant dans le cadre du grand processus de « déboumédiénisation » du pouvoir, acté en sourdine par l’aile libérale du clan gouvernant.
Ainsi s’ébauchèrent les négociations secrètes en vue du retour des exilés politiques au bercail, parmi lesquels Hocine Aït Ahmed, figure de proue du mouvement national et chef de file à la tête du FFS, alors en clandestinité. Si quelques uns des opposants se laissèrent rapidement séduire, les ralliements à la logique du pouvoir en place n’eurent jamais lieu. En cause, la voix discordante d’Aït Ahmed pesait lourd. Celui-ci demandait en vain l’ouverture d’un « dialogue amorçant un processus progressif du multipartisme ».
N’ayant jamais cédé aux avances de Chadli, Aït Ahmed  en fut à ses frais. En revanche, une année plus tard, il tenta de se rapprocher d’Ahmed Ben Bella, l’autre figure historique de la guerre d’indépendance et opposant politique à la tête du MDA, qui l’avait pourtant fait condamner à mort avant de la gracier en avril 1965.
Ce rapprochement suscita diverses interrogations, en particulier chez l’aile résistante du FFS, représentée par Abdelhafid Yaha, d’autant que l’ancien président semblait flirter avec l’islamisme, notamment via sa revue « El-Badil démocratique », après ses accointances connues avec l’arabo-baâthisme nassérien, du Moyen-Orient.  Tout le monde s’accordait sur une chose : l’artisan de la réconciliation entre les deux hommes n’était autre que Ali Mecili, un avocat au barreau de Paris et un ancien du MALG qui, grâce à sa restructuration du FFS clandestin, a eu les faveurs du grand leader. Néanmoins, la rencontre de Londres en 1985, si elle était une occasion en or pour remettre sur les rails une opposition en rangs dispersés, elle fut un fiasco politique dans la mesure où elle a échoué à convaincre le régime à se réformer de l’intérieur. L’appel pour l’instauration de la démocratie ne fut pas du goût de l’entourage du colonel Chadli, choisi six ans auparavant par la nomenklatura.
Aït Ahmed renouvela le même appel, dès son retour en 1989, et le résultat était presque le même : l’autisme du  régime. Il est vrai que les émeutes d’Octobre 88 lui donnèrent indirectement un coup de pouce, mais la réalité de cette ouverture au forceps du champ politique fut désastreuse. Mal préparée, déstructurée et affaiblie, l’opposition a laissé le champ libre à l’islamisme pour prospérer. Ce dernier, ayant fait de l’entrisme sa stratégie de reconquête du pouvoir dans les années 1970-80, a su mener grand jeu, en corrompant à large échelle les masses populaires. Les Municipales de 1990, puis les Législatives qui s’ensuivirent une année plus tard donnèrent, en quelque sorte, un coup de grâce à la démocratie en Algérie.
La tourmente des années de sang n’a pu malheureusement être évitée après l’interruption processus électoral par la junte militaire en décembre 1991. L’Etat de tout-sécuritaire s’appropria tout l’espace politique, en phagocytant ce qui restait de l’élite. Qui était le fautif dans tout ça?
L’histoire retiendra que, bien que c’eût été la première fois que le FLN fut politiquement vaincu sur le terrain, l’endoctrinement des masses dans une logique théocratico-autoritaire n’a jamais atteint un tel degré de perversité que durant cette parenthèse-là. La fraude fut systématique dès les municipales 1990, et qui dit fraude aux municipales, dit bien entendu contamination de la base électorale locale, lit des joutes électorales futures. La position d’Aït Ahmed fut historique à cette phase charnière : « Ni Etat intégriste ni Etat policier », clama-t-il à celui qui voulait l’entendre. Renvoyant dos à dos et les intégristes et les apparatchiks du FLN, le leader démocratique prônait la poursuite du processus électoral avec, comme préalable, le respect des principes de l’Etat de droit et de l’alternance au pouvoir.
Écouté mais jamais suivi, l’appel du FFS a été tout simplement ignoré. Et ce ne fut qu’à l’église de Sant’Egidio à Rome, en 1995, que l’initiative aurait été de nouveau prise, pour un dialogue inclusif de toutes les composantes du panorama politique national, le FIS dissous compris. Or, la plate-forme de Rome fut un autre échec car le FLN représenté par l’aile réconciliatrice de feu A. Mehri, fut, une année plus tard, victime d’une tentative de coup de force, en faveur du courant éradicateur, allié objectif de la junte militaire au pouvoir.
L’espoir suscité par Aït Ahmed a volé, hélas, en éclats! Toutefois, même s’il était retourné au pays en 1999, pour mener les présidentielles controversées ayant porté au pouvoir Abdelaziz Bouteflika, il n’en restait pas moins animé par un seul objectif : l’accélération de la situation des droits de l’homme en Algérie, durement touchée par des carnages, des meurtres, des massacres collectifs et des disparitions forcées.
Les conséquences des attentats de World Trade Center en 2001 aux USA, ont brouillé aussi la piste du leader socialiste, convaincu que la logique du tout-sécuritaire engagée par le pouvoir fut une grave déroute à tous points de vue, à l’origine du chaos vécu par le pays. Aït Ahmed, l’ancien chef de l’OS et le rédacteur du fameux rapport Zedine en 1948, adressé au Comité central du PPA-MTLD, ayant jeté les fondements de l’Etat algérien moderne, fut un homme en cohérence avec ses principes, ses idées et les aspirations de son peuple. Et c’était, sans doute, cette force de caractère qui suscita l’admiration de tous : élites au pouvoir, opposition et masses. Il s’est efforcé, sa vie durant, à tenir tête à ceux qui ont mis le pays en coupe réglée.
Avec sa disparition, l’Algérie a perdu l’une des icônes de son épopée révolutionnaire et l’un des symboles de la lutte démocratique du  XX- XXI e siècle. Tout l’honneur est au fils de Ain Hammam dont le combat libérateur restera à jamais gravé dans la mémoire collective des générations montantes, et pour l’éternité.
Kamal Guerroua
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