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Nicolas de Torsiac : « Maléficity est un miroir brisé de notre monde »

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Nicolas de Torsiac

Un soir de décembre 2019, Nicolas De Torsiac se lance dans l’écriture, donnant vie à des univers peuplés de chimères, clones et androïdes. Primo-édité en 2020, ses nouvelles paraissent dans des revues prestigieuses comme Géante Rouge HS, Galaxies, Gandahar, Marathon éditions, Répliques, Portejoie et AOC (Aventures Oniriques et Compagnie).

Récompensé par une troisième place au concours Aristophane 2021 et une deuxième place au concours Le Bussy 2024, il décroche le Prix Rosny Aîné 2024 pour sa nouvelle Le fils du fossoyeur. Le 17 janvier 2025, il publie Maléficity, histoire d’un conte défait, une novella cyberpunk-féérique. Dans cet entretien, De Torsiac dévoile les coulisses de cette dystopie où l’immortalité obsessionnelle, les conglomérats surpuissants et les néo-espèces divisées reflètent les dérives de notre époque. À travers son héroïne, une inspectrice gynoïde en quête d’identité, il interroge l’humanité dans un monde en ruines. Inspiré par Orwell, La Fontaine, Blade Runner et des mangas comme Akira, il mêle noirceur, ironie et espoir, tout en abordant des thèmes actuels : crise écologique, transhumanisme, surveillance. Il évoque également un spin-off prévu pour 2026 et partage sa vision d’un optimisme radical, convaincu de la résilience humaine face aux ténèbres.

Le Matin D’Algérie : Maléficity s’ouvre avec un monde en ruines, où l’immortalité est devenue un objectif aussi obsessionnel que destructeur. Qu’est-ce qui vous a poussé dans une dystopia ? Expliquez ?

Nicolas de Torsiac : Le fantasme de l’immortalité est complexe à mettre en scène dans un cadre contemporain, car il touche au sacré et à la science. En le plaçant dans un monde dystopique, où les repères sociétaux et religieux diffèrent, je voulais offrir aux lecteurs un terrain neutre. La dystopie permet une lecture universelle, projetant chacun dans un univers inquiétant mais qui projette un univers qui semble familier, où la quête de l’immortalité reflète des aspirations contemporaines.

Le Matin d’Algérie : Votre héroïne, une inspectrice gynoïde, n’est pas qu’un outil narratif : elle n’est pas seulement un outil narratif, elle incarne une double quête, personnelle et politique. Pourquoi avoir choisi une entité artificielle pour parler de l’humanité ? brisée ?

Nicolas de Torsiac : Cette novella explore les dérives du transhumanisme, mais surtout ce qui définit l’humain. L’inspectrice gynoïde sert de miroir déformant à notre identité. En brouillant les codes avec une automate comme protagoniste, je cherche à interroger ce qui fait l’humanité. Ses fêlures, révélées au fil du récit, la magnifient, et invitent à réfléchir, sans imposer de réponses.

Le Matin d’Algérie : Dans votre roman, les conglomérats sont plus puissants que les États. Diriez-vous que Maléficity est une critique directe du capitalisme technologique actuel ?

Nicolas de Torsiac : Nier cela serait mentir. L’usage irréfléchi des technologies et l’exploitation des ressources à des fins productivistes, face à des États affaiblis, rendent pessimiste. Mais Maléficity reste avant tout un divertissement, écrit avec une note d’espoir malgré son cadre sombre.

Le Matin d’Algérie : Vous introduisez des néo-espèces – savanistes, polaires, insectoïdes… – toutes génétiquement incompatibles. Cette logique de division programmée évoque des stratégies de domination bien réelles. Aviez-vous des modèles historiques ou contemporains en tête ?

Nicolas de Torsiac : J’ai puisé dans des classiques comme La Ferme des animaux d’Orwell ou Demain les chiens de Simak, mais aussi dans des bandes dessinées comme Blacksad ou Elephantmen. Les fables de La Fontaine, avec leurs animaux anthropomorphes, ont également influencé mon imaginaire, expliquant leur omniprésence dans Maléficity.

Le Matin d’Algérie : Le personnage principal retourne dans sa cité d’origine pour y retrouver « l’enfant qu’il a été ». La mémoire de l’enfance devient ici un acte de résistance. Quel rôle accordez-vous à l’enfance dans ce monde déshumanisé ?

Nicolas de Torsiac : L’enfance symbolise l’innocence dans l’imaginaire collectif, et je l’utilise pour souligner la résistance de l’héroïne. En refusant d’oublier son passé, elle s’oppose à la corruption de son monde. Préserver cette « petite flamme » enfantine, c’est, pour moi, ce qui permet à l’humain d’accomplir de grandes choses.

Le Matin d’Algérie : Végétown, l’une des nombreuses cités du roman, est décrite comme une « pustule » née du chaos. Comment avez-vous construit l’architecture mentale et politique de ces villes post-apocalyptiques ?

Nicolas de Torsiac: J’ai opté pour un collage mental, inspiré par les visions cauchemardesques de la science-fiction moderne, plutôt que de cartographier précisément. Végétown est mouvante, instable, à l’image de la mégalopole, sans modèle fixe, pour laisser libre cours à l’imagination.

Le Matin d’Algérie : Le ton de votre roman mêle noirceur, ironie et une forme de lyrisme discret. Quel a été votre rapport à la langue dans l’écriture de Maléficity ? Avez-vous voulu « réenchanter » la dystopie par la forme ?

Nicolas de Torsiac : Oui, je voulais une dystopie qui finit bien, avec une touche différente. J’ai façonné des vers sombres pour coller au récit, tout en insufflant une musicalité propre. Cela a demandé plusieurs réécritures, mais l’exercice fut plaisant.

Le Matin d’Algérie : Le livre se présente comme le premier volet d’un diptyque. Que pouvez-vous nous dire sur la suite à venir ? Quels arcs narratifs ou personnages souhaitez-vous développer davantage ?

Nicolas de Torsiac : Encouragé par mon éditrice chez Cordes de Lune, j’écris un spin-off, non une suite directe : un recueil de quatre nouvelles et une novella, situé à Végétown. De nouveaux personnages apparaîtront, avec des retours, notamment Meurice, un morse télépathe. Publication prévue pour début 2026, si tout va bien.

Le Matin d’Algérie : On sent l’influence du cyberpunk, mais aussi des mythes anciens et des contes classiques, que vous détournez. Quelles sont vos principales références littéraires ou cinématographiques ?

Nicolas de Torsiac : « Je voulais créer un univers cyberpunk-féérique, mêlant cyborgs et contes. Mes influences vont de Blade Runner à Dark City, en passant par les mangas Akira et Ghost in the Shell, ou encore des bandes dessinées comme La Belle Mort et le roman graphique Memories of Retrocity. Les contes de mon enfance y apportent une touche cartoonesque. »

Le Matin d’Algérie : À travers ce monde de fiction, vous abordez aussi des thématiques très actuelles : crise écologique, manipulation génétique, surveillance… Votre ambition était-elle aussi de provoquer un sursaut éthique chez vos lecteurs ?

Nicolas de Torsiac : Sans prétention, je note que ces thématiques sont connues. Maléficity est une bouteille lancée à la mer : si elle suscite un sursaut éthique, tant mieux ; sinon, divertir et faire sourire suffit à ma mission.

Le Matin d’Algérie : Votre narratrice affirme que « leurs ténèbres n’ont pas éteint ma lumière ». Pensez-vous que même dans les pires systèmes, il existe une part irréductible d’humanité ?

Nicolas de Torsiac : J’en suis certain, et ma foi en la résilience humaine me pousse à écrire des histoires sombres qui finissent bien.

Le Matin d’Algérie : Enfin, Maléficity est un monde dur, mais n’est pas désespéré. Est-ce que vous vous considérez comme un pessimiste lucide ou un optimiste radical ?

Nicolas de Torsiac : Avec l’âge, je suis passé de pessimiste lucide à optimiste radical. La vie est unique, autant la rendre la moins mauvaise possible. J’ai encore du chemin, mais j’y travaille !

Entretien réalisé par Djamal Guettala

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La fin du droit ou la verticalité de l’Empire

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Gaza, une maman et sa fille estropiée
Gaza, une maman et sa fille estropiée

Il ne reste presque rien des institutions internationales, sinon leur silhouette vide projetée sur les murs d’un ordre mondial devenu cynique. L’ONU, le Conseil de sécurité, le droit international, ces piliers censés incarner l’équilibre, la justice et la souveraineté des peuples, ne sont plus aujourd’hui que des instruments désarticulés, relégués au rang d’accessoires diplomatiques dans un théâtre où le scénario est désormais écrit ailleurs.

Israël et les États-Unis, unis dans une logique de puissance sans contrepoids, ne se contentent plus de contourner le droit international, ils l’abolissent en acte. Leur impunité répétée n’est plus une exception tolérée par la Communauté internationale, elle en devient la règle implicite, la matrice du nouveau désordre mondial. En se plaçant au-dessus de toute juridiction, ils incarnent une forme inédite de souveraineté absolue : la souveraineté sans loi.

Cette posture n’est pas simplement illégitime ; elle est supra-juridique. Elle affirme une verticalité de la force qui surplombe toutes les légitimités, établissant un au-delà du droit où la force fait foi, et où la norme est dictée, non débattue. Dans ce champ nouveau, le droit cesse d’être une référence partagée ; il devient une variable géopolitique, modulée au gré des intérêts stratégiques des plus forts. Et dès lors, tout ce qui n’émane pas d’eux,  résolutions, condamnations, appels à la paix,  semble relégué dans un espace infra-juridique, privé de portée réelle.

Les voix du Sud, les cris des peuples opprimés, les votes majoritaires à l’Assemblée générale de l’ONU sont réduits à des protestations de forme, désarmées, comme des échos lointains dans une salle déjà vidée de son pouvoir.

Déjà, au lendemain de la seconde guerre du Golfe, le philosophe allemand Jürgen Habermas alertait sur le basculement d’un multilatéralisme juridique vers un impérialisme unilatéral justifié par le « droit d’ingérence ». Il voyait là, non un progrès humanitaire, mais une régression civilisationnelle : « Le droit international est remplacé par la morale des vainqueurs », disait-il. Ce renversement n’est pas seulement juridique, il est métaphysique. Car ce n’est plus le droit qui fonde la légitimité de l’action, mais l’action qui dicte rétrospectivement ce qui doit être tenu pour légitime. Le réel n’est plus jugé à l’aune de la norme, c’est la norme qui se courbe sous le poids du fait accompli.

L’invasion devient sécurité préventive, le massacre devient légitime défense, la colonisation devient stratégie territoriale. Ainsi meurt l’universel. Ainsi se retire l’idée même de justice globale, chassée par la brutalité froide d’un monde recomposé par l’unilatéralisme. Ce qui se joue ici n’est pas un simple échec diplomatique, mais une chute de civilisation.

Quand le droit cesse d’être la langue commune des peuples, il ne reste que des idiomes d’empires. Et pourtant, dans les ténèbres récentes de l’histoire contemporaine, une voix s’était levée. Une voix française, droite, solitaire, claire, celle de Dominique de Villepin, ce 14 février 2003, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, quelques jours avant l’invasion de l’Irak.

Il y parlait au nom de la France, mais plus encore au nom d’une idée du monde fondée sur l’équilibre, la mesure, et le respect du droit. « Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience », lançait-il. Et il ajoutait avec gravité : « Le recours à la guerre serait aujourd’hui une aventure. Une aventure incertaine et solitaire. » Il ne fut pas entendu.

Mais il demeura, dans la mémoire des peuples, comme l’un des rares à avoir tenu tête à l’empire, non par hostilité, mais par fidélité à une exigence de civilisation. Car ce qui s’effondre aujourd’hui sous les gravats de Gaza ou dans le silence coupable des chancelleries occidentales, ce n’est pas seulement un édifice juridique.

C’est l’espérance, déjà si fragile, que l’humanité puisse un jour se doter d’un ordre commun fondé non sur la force, mais sur le droit. Emmanuel Kant, dans « Vers la paix perpétuelle », croyait possible une république universelle des nations, régie par des lois partagées. Nous en sommes loin. Et l’Histoire semble, encore une fois, donner raison à Carl Schmitt, théoricien du droit du plus fort, pour qui « le souverain est celui qui décide de l’état d’exception ».

Et pendant que Gaza agonise sous les bombes, que les résolutions s’empilent dans les tiroirs fermés du Conseil de sécurité, que les experts du droit international chuchotent leur impuissance, le monde découvre avec stupeur, et parfois même avec lâcheté, qu’il n’a plus de centre de gravité moral. Il n’a plus de socle commun. Il n’a plus de langage pour dire l’injustice, sinon celui des vainqueurs. C’est là peut-être le plus grand crime de notre époque : la dislocation du droit par ceux qui prétendent en être les garants.

La tragédie du présent n’est pas seulement celle des peuples écrasés ; c’est celle d’un monde qui a désappris à nommer l’iniquité, à désigner le criminel, à espérer dans le droit une issue.

Tant que la force primera sur la loi, tant que l’histoire sera dictée par ceux qui refusent d’être jugés, toute tentative de justice sera un murmure dans le vacarme impérial. Et le monde, hélas, continuera de tourner, mais à vide.

Mohamed Rachid Cherfaoui

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La cheffe de l’Office antistupéfiants de Marseille et son adjoint mis en examen

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OFAST

Les deux policiers avaient été placés en garde à vue lundi, dans le cadre d’une enquête sur une livraison surveillée de cocaïne qui a viré au fiasco, en 2023.

Scandale dans les services antidrogue français. La cheffe de l’Office antistupéfiants (Ofast) de Marseille et son adjoint ont été mis en examen à Paris, a appris franceinfo auprès du parquet de Paris et de la juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco), jeudi 26 juin, confirmant une information du Parisien.

Les chefs de mise en examen sont « complicité de faux en écriture publique par une personne dépositaire de l’autorité publique », « complicité d’atteinte à l’intimité par captation d’images et de paroles » et « violation du secret d’une enquête portant sur la criminalité organisée ».

Ils ont été placés sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer des fonctions et missions de police judiciaire et de se rendre dans tous les locaux de police des Bouches-du-Rhône, mais aussi interdiction d’entrer en relation avec d’autres personnes apparaissant dans le dossier.

« Dissimulation » de cocaïne

Ces deux commissaires avaient été placés en garde à vue lundi, dans le cadre d’une enquête sur une importation frauduleuse de stupéfiants qui avait été ouverte il y a un peu plus d’un an par le parquet de Marseille, après que des cadres de la police judiciaire ont signalé eux-mêmes leurs soupçons. Elle a depuis été récupérée par la Junalco.

Les investigations « ont révélé des échanges entre des policiers et d’autres personnes, portant sur la cession d’au moins 360 kg de cocaïne, en dehors de tout contrôle hiérarchique, et sur la dissimulation des quantités réelles arrivées sur le territoire », lors d’une livraison surveillée de drogue venue de Colombie en février 2023, baptisée « Opération Trident », avait fait savoir le parquet de Paris début avril. L’objectif de l’opération était de faire tomber un gros narcotrafiquant marseillais. Mais elle avait tourné au fiasco, aucune interpellations n’ayant été réalisée et la drogue ayant disparu.

Deux enquêteurs de l’Ofast de Marseille avaient déjà été mis en examen début avril et placés en détention provisoire, selon le parquet de Paris. Un troisième policier a été mis en examen et placé sous contrôle judiciaire mi-juin, rappelle France 3 Paca

Francetvinfos

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Hommage à Matoub Lounès : un Printemps Berbère à Marseille

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Matoub Lounes
Matoub Lounes

Le samedi 28 juin 2025 à 20h30, l’Espace Matoub-Lounès à Marseille (130, chemin de la Madrague-Ville, 13015) vibrera au rythme du « Printemps berbère, Printemps des Libertés ». Organisé par l’association ACAM, cet événement rend hommage à Matoub Lounès, chanteur, poète et militant kabyle, dont la voix a porté la revendication identitaire et la lutte pour les libertés en Algérie.

Cette soirée réunira deux artistes majeurs de la scène amazighe contemporaine, Kamel Bouyaçoub et Hamid Senhadj, qui mêleront musique traditionnelle et engagement, perpétuant ainsi l’héritage de Matoub. Leur performance promet d’être un moment fort d’émotion et de résistance culturelle.

Cet hommage à Matoub Lounès est une invitation à célébrer la culture amazighe et à perpétuer la mémoire d’un combattant infatigable pour la liberté et la dignité.

Djamal Guettala

Les places étant limitées, il est recommandé de réserver via le site www.billetweb.fr/hommage-matoub-marseille25 ou en scannant le QR code diffusé.

Pour tout renseignement, contactez : 06 52 00 94 78 – 06 24 90 17 05 – 06 67 34 35 52.

L’Espace Matoub Lounès est accessible facilement par métro (station Capitaine Gèze) et bus (ligne 36).
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Pour la décentralisation du politique

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Freedom
Image par (Joenomias) Menno de Jong de Pixabay

« La vérité est non seulement une fiction, mais une fiction dangereuse et oppressive. » (1)

Maintenant que le politique devient une affaire d’Etat et un acte relevant du pénal, il est très clair que les mouvements politiques devraient exploiter leurs structures pour, tous le prétendent, construire la démocratie, laquelle exige des efforts, voire des sacrifices, de la part des directions nationales des partis. Le fonctionnement des partis par le principe du centralisme démocratique, faisant défaut, faut-il opter pour une autre modalité qui pourrait remplacer les mécanismes utilisés jusque-là ? S’adressant aux militants de son parti, Lénine écrit : « L’action politique du Parti doit être unie. Aucun « appel » détruisant l’unité d’actions déterminées n’est admissible ni dans les réunions élargies, ni dans les réunions du Parti, ni dans la presse de notre Parti.» (2)

Si l’aspiration démocratique se manifeste sans aucune réserve de la part des masses, il n’en reste pas moins que la technique peine à se voir dans les programmes des partis, malgré certaines « cogitations » utopistes, qui, nourries par des penseurs sans souci existentiel, ni intérêt social (totalement désintéressés des dividendes matériels et même politiques), ne doivent pas être abandonnées par la matière grise des partis au prétexte qu’aucun sens n’y peut être repéré.

Les partis de gauche, interpellés tout le temps pour contrer l’hégémonie de l’Histoire, seraient les plus aptes à l’œuvre de démocratisation de la Cité. Il y a la possibilité que l’idéologie se réforme, qu’elle règle ses contradictions (il faut lire ce que dit feu Hocine Ait Ahmed du marxisme dans son ouvrage La guerre et l’après-guerre).  

Il est impératif de reconnecter les masses non seulement avec le Verbe, mais avec la posture de scansion. Scander, c’est le bruit d’un message muet ; le mégaphone est l’arme des voix tenues discrètes dans la cour des manifestations politiques. Rien ne peut justifier les avis contradictoires les uns vis-à-vis des autres concernant la question de la technique d’accès à la démocratie.

Il faut, qu’à la base, les sections des partis progressistes (surtout pas ethno-culturalistes) et celles des syndicats des différentes fonctions, organisent des assemblées générales pour débattre du projet communal.

Cela reste un rêve de candides, dès lors que la crise est plus profonde dans la mesure qu’aucun acte politique « classique » ne peut régler : le Sujet national (avec tous ses composants, surtout les officiels) doit régler son conflit avec l’Histoire. Le Sujet national doit être retiré aux abstractionnistes qui se sont introduits dans toutes les institutions de l’Etat. Que ceux qui nous disent que tel problème ou tel autre n’est pas prioritaire se taisent et que ceux qui accusent les appareils d’Etat de censure quittent leur cynisme et qu’ils clament leurs revendications sans la moindre réserve. Les cyniques laisseraient leur doctrine pourrir au fond de leurs âmes troublées par leurs viles audaces. 

Il revient aux penseurs sociaux et institutionnels d’ouvrir les débats et d’accompagner les masses pour s’auto-définir et de régler les questions humaines fondamentales et qu’elles soient exposées et réglées une bonne fois de toutes. Il reste de notre devoir, nous, Algériens, de procéder à chaque fois qu’il le faille à des révisions.

Il faut couper l’herbe sous les pieds des spiritualistes de quelque catégorie qu’ils soient. Quand les lames sont cachées, il ne faut surtout pas s’attendre à un printemps : nos traumatismes sont ouverts à toutes les lumières, fussent-elles les plus éclairantes. 

Le peuple sait que la gauche est persécutée, mais cela ne lui autorise pas la démission : nous avons vu des maires, des députés (fantômes) qui n’ont jamais accompli des tâches partisanes capables de rendre les masses éligibles à l’exercice politique, après qu’elles aient été droitisées et devenues des foules définies seulement par des réflexes qui les dégradent.

Les hommes politiques devraient incarner un régime de vérité susceptible d’être, grâce à sa clarté, à la portée des masses et capable de réduire les subtilités faussement scientifiques, sciemment employées par les « intellectomanes ». Lisons ce court passage : « Le mensonge et l’art de la tromperie font partie de la vie publique depuis des siècles. Les techniques de leurre, de ruse, de dissimulation, de production de fausses nouvelles, de propagande et de bourrage de crâne font partie de la panoplie ordinaire des chasseurs, des militaires, des hommes politiques, quel que soit le régime politique. » (3)  

La massification du politique est impérative pour l’accès à la démocratie qui exige de l’éthique et de la retenue verbale et/ou graphique. Certes, il ne nous revient pas d’être des donneurs de leçons, mais nous faisons la périphérie d’un centre qui nous oppose un déni. 

Abane Madi

Notes : 

  1. Engel, P. (2018). Foucault, la politique de la vérité et la politique de la foutaise. Diogène, 261-262(1), 158-174. https://doi.org/10.3917/dio.261.0158
  2. La « Volna » n° 22, 20 mai 1906.  Conforme au texte du journal. Œuvres t. 10, pp. 465-467, Paris Moscou. Le texte est consultable au lien suivant :https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1906/05/vil19060520.htm   
  3. Engel, P. (2018). Foucault, la politique de la vérité et la politique de la foutaise. Diogène, 261-262(1), 158-174. https://doi.org/10.3917/dio.261.0158.
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Sept ans de prison requis contre Mohamed Lamine Belghit

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Mohamed Lamine Belghit
Le nihiliste et raciste Mohamed Lamine Belghit s'excuse auprès de Tebboune. Crédit photo : DR

La chambre correctionnelle du tribunal de Dar El Beïda a requis, ce jeudi 26 juin, une peine de sept années de prison ferme assortie d’une amende de 700 000 dinars à l’encontre de Mohamed El Amine Belghit, universitaire  et enseignant en histoire placé sous mandat de dépôt depuis le 3 mai dernier.

Le verdict dans cette affaire hautement médiatisée et instrumentalisée par le courant arabiste est attendu pour le 3 juillet prochain.

Une déclaration controversée

L’affaire remonte au 1er mai 2025, lorsqu’au cours d’un entretien accordé à la chaîne de télévision satellitaire Sky News Arabia, Mohamed El Amine Belghit avait tenu des propos polémiques en affirmant que « l’amazighité est une création judéo-française », des déclarations largement perçues comme offensantes à l’égard de la composante amazighe de l’identité algérienne.

La diffusion de ces propos a rapidement suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux et dans la société civile, poussant les autorités judiciaires à réagir.

Les chefs d’accusation

Selon un communiqué du parquet de Dar El Beïda, Belghit est poursuivi pour plusieurs chefs d’inculpation :

Atteinte à l’unité nationale par des actes visant à porter atteinte aux symboles de la Nation et de la République, atteinte à la sécurité de l’unité nationale et diffusion de discours de haine et de discrimination par le biais des technologies de l’information et de la communication.

Des accusations fondées sur les lois en vigueur encadrant l’utilisation des médias et réseaux sociaux, notamment en matière de respect de l’unité nationale et de lutte contre les discours discriminatoires.

Un procès sous tension

La procédure judiciaire contre Mohamed Amine Belghit Belghit intervient dans un contexte où les autorités se montrent particulièrement sensibles aux questions identitaires et à la préservation de la cohésion nationale.

Pour certains observateurs, cette affaire illustre une ligne rouge que les autorités souhaitent imposer face à toute remise en cause explicite de la diversité culturelle et linguistique du pays, notamment dans une Algérie où l’amazighité est reconnue langue nationale et officielle depuis 2016.

Pour certaines voix critiques, ce procès soulève des interrogations sur les limites de la liberté d’expression et les responsabilités des intellectuels dans le débat public, dénonçant un durcissement de l’appareil judiciaire face à des opinions, aussi discutables soient-elles, relevant selon eux,   du débat intellectuel.

Un avis largement contesté par une frange importante de l’opinion publique, qui reproche à Belghit d’avoir tenu des propos à caractère révisionniste sur l’histoire et l’identité nationale, jugés historiquement infondés et dépourvus de crédibilité scientifique.

En attente du jugement

En détention provisoire depuis bientôt deux mois, Mohamed El Amine Belghit connaîtra son sort judiciaire le 3 juillet. Quel que soit le verdict, ce procès restera un signal fort dans la gestion des discours publics relatifs à l’identité algérienne et à la mémoire nationale.

Samia Naït Iqbal

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Frantz Fanon : un forum citoyen en Martinique pour célébrer son combat et sa pensée

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Fanon

À Fort-de-France, le 3 juillet prochain, un hommage sera rendu à l’auteur des Damnés de la Terre, compagnon de lutte du FLN, à l’occasion du centenaire de sa naissance. L’Algérie, bien sûr, y occupera une place centrale.

Le centenaire de la naissance de Frantz Fanon, figure majeure de la pensée anticoloniale et militant engagé dans la guerre de libération algérienne, sera célébré le jeudi 3 juillet 2025 à Fort-de-France, en Martinique, à travers un forum citoyen organisé par Martinique Écologie en partenariat avec la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM).

Intitulée « Regards et paroles croisés sur Frantz Fanon », la rencontre se tiendra à l’Hôtel de l’Assemblée de Martinique, de 18h30 à 20h30. Trois intervenants analyseront la portée de son œuvre et la profondeur de son engagement, entre Algérie, Martinique et monde décolonial.

Fanon, l’Algérie et l’insurrection des consciences

Figure tutélaire de la révolution algérienne, Frantz Fanon rejoint le FLN en 1956 après avoir démissionné de l’hôpital psychiatrique de Blida. Il met sa plume et son action au service de la lutte pour l’indépendance, tout en produisant une œuvre qui allait marquer durablement les consciences au-delà des frontières algériennes. Ses écrits, dont L’An V de la Révolution algérienne et Les Damnés de la Terre, continuent de nourrir les luttes des peuples contre les formes modernes de domination, d’aliénation et de racisme structurel.

Le forum de Fort-de-France reviendra sur cette actualité brûlante de la pensée fanonienne, en particulier en Algérie. L’écrivain et universitaire Raphaël Confiant proposera une intervention sur « la réception de l’œuvre de Fanon dans l’Algérie actuelle », où ses textes sont régulièrement convoqués dans les débats politiques, sociaux et intellectuels.

L’avocat et essayiste Louis Boutrin articulera quant à lui une réflexion intitulée « De l’An V de la révolution algérienne à l’insurrection de l’âme », rappelant à quel point Fanon a toujours lié combat politique et transformation intérieure.

Enfin, Raphaël Constant, avocat militant et président du Cercle Frantz-Fanon, s’attachera à réinterroger la place du penseur dans la société martiniquaise, longtemps restée silencieuse sur cet héritage pourtant fondamental.

Cent ans et plus que jamais vivant

Plus qu’un hommage, cette rencontre veut poser des questions de fond : que nous dit Fanon aujourd’hui, à l’heure des mémoires blessées, des inégalités structurelles, et des luttes pour la dignité ? Peut-on lire son œuvre comme un appel toujours vivant à désaliéner les esprits, à libérer les corps, à réinventer un monde plus juste ?

En Algérie, où Fanon est enterré à Aïn Kerma, dans l’est du pays, son nom reste lié à l’histoire de la libération nationale. Mais il mérite aussi d’être réinterrogé au prisme des combats contemporains, dans une perspective plus large, à la croisée des luttes.

Djamal Guettala  

Infos Utiles 

Forum citoyen « Regards & paroles croisés sur Frantz Fanon »

Jeudi 3 juillet 2025, de 18h30 à 20h30

 Hôtel de l’Assemblée de Martinique, Avenue des Caraïbes, Fort-de-France

Plus d’informations sur : martinique-ecologie.net

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L’humanisme et la démocratie, c’est difficile !

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Boualem Sansal

Depuis deux jours je suis bouleversé, même dévasté, par le réquisitoire de 10 ans à l’encontre de Boualem Sansal. Je ressens une profonde rage envers ceux qui se réjouissent de ce réquisitoire et qui se revendiquent humanistes et démocrates. C’est à eux que je m’adresse

L’humanisme, la démocratie et l’Etat de droit ne s’identifient pas aux actions de brandir des drapeaux, de chanter un hymne ou d’étaler son amour pour un pays. 

Si vous n’avez pas compris que la démocratie et l’esprit libéral acceptent jusqu’au fait qu’on n’aime pas son pays et qu’on le dénigre, c’est que vous n’avez aucune compréhension des exigences de ce que vous revendiquez. Cela veut dire qu’ils ne vous sont pas accessibles.

Comment identifier les sentiments et la morale, les interpréter juridiquement ou philosophiquement et les condamner ? Moi, je ne sais pas lire ce qui est dans les âmes et je m’interdis de les juger et de les condamner. Les sentiments comme l’amour et la morale sont hors du droit. Heureusement !

C’est le fascisme qui prétend la légitimité de ce droit à les contrôler et condamner. Imagineriez-vous et accepteriez-vous qu’on vous brandisse le glaive de la loi s’ils estiment qu’ils ne sont pas conformes à une doctrine politique ou à une imposition sociale ?

Je m’interdis de dire si Boulam Sansal aime ou non son pays.  Même s’il l’affirmait lui-même je ne peux être sûr d’un sentiment qui serait le fruit d’une colère ou d’une provocation volontaire d’un esprit libre. Qu’il l’aime en le dissimulant ou qu’il le déteste en le déclarant, c’est une liberté de sentiment qu’il n’appartient à personne de juger. 

Boualem Sensal est Algérien, il a un lien juridique avec un pays, c’est cela la définition juridique d’une nationalité (c’est réellement la définition). Ce n’est ni un sentiment ni une parole. Boualem Sansal par ce lien juridique a tous les attributs de ce qu’on appelle la personnalité juridique, c’est-à-dire bénéficier de droits et assumer des obligations.

Le sentiment et le ressenti ne sont ni dans l’un ni dans l’autre mais dans les principes fondamentaux du droit. Où qu’il soit dans le monde, il transporte sa personnalité juridique puisqu’elle lui est attachée.

Si on condamne un citoyen libre (le mot citoyen renvoie à la définition de la nationalité), de surcroît lorsqu’il a 80 ans et malade, c’est qu’on est dans une dimension autre que celle de l’humanisme et de la démocratie. On est dans le monde du sordide fascisme et de la terreur.

Je ne dénie à Boualem Sansal ni sa nationalité au sens juridique ni ses sentiment au sens de l’intime. J’ai passé ma vie à essayer d’atteindre le haut de la montagne de l’humanisme et de la démocratie. Il est prétentieux de penser que j’y suis arrivé, j’en suis certainement assez loin encore. Mais il est sûr que j’ai choisi de prendre le bon chemin pour essayer d’y parvenir. Et c’est très difficile, très contraignent et souvent incompréhensible d’accepter leurs règles.

On a souvent envie de s’en dérouter car beaucoup de tentations du diable nous poussent à le faire dans certains cas. Il faut avoir la force de résister.

Boualem Sansal, je l’ai très durement critiqué pour la bêtise de son comportement et dans la stratégie qu’il a choisie. Mais je n’ai aucun droit de lui interdire sa nationalité et de juger son amour du pays ou sa détestation.

C’est vrai qu’il n’a pas choisi la stratégie de les vivre en silence dans le cercle de ses relations privées. En cela, puisqu’il a choisi d’aller sur le terrain de la déclaration publique, alors il m’est légitime de dire mon accusation publique de sa stratégie dans ce journal.

Son positionnement dans le champ de l’expression publique m’en donne le droit sans qu’on puisse m’accuser de hurler avec la meute. Je m’interdis de tomber dans le piège qui consisterait à m’enfermer dans le dilemme, ou le silence ou rejoindre la meute.

Boualem, bon courage car tu traverses un moment très difficile, c’est dans leur nature de ne se positionner que dans le mal qu’ils font, ce qui leur procure un sentiment de jouissance infini. 

Je n’ai lu aucun de tes livres mais est-on obligé de le faire lorsqu’on est algérien et qu’on te soutient ? Et comme à chaque fois, depuis tant d’années, que j’exprime ma solidarité envers ceux qui sont brimés par ce monstrueux régime, je leur demande pardon pour n’avoir aucune capacité de les en sortir.

Je n’ai que la force de mes idées et du clavier d’ordinateur, ce n’est pas grand-chose pour te libérer. Pardon !

Boumediene Sid Lakhdar

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Youcef Zirem : le souffle d’une parole libre

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Youcef Zirem

Voix singulière et engagée de la littérature algérienne contemporaine, Youcef Zirem incarne une écriture de la mémoire et de la résistance.

Né à Akfadou, en Kabylie, il débute comme ingénieur dans les hydrocarbures avant de bifurquer vers le journalisme à la fin des années 1980, dans le sillage des événements d’octobre 1988. Ce tournant marque sa volonté farouche de dire les douleurs, les fractures et les espérances d’un peuple trop souvent réduit au silence.

Depuis plus de trois décennies, il compose une œuvre dense et plurielle — romans, essais, récits, entretiens, recueils — portée par une exigence de vérité et de justice. Sa langue, simple mais précise, sensible mais lucide, vise à éveiller les consciences, donner corps à la mémoire, et faire entendre la voix des oubliés.

Il publie ses premiers recueils de poésie au début des années 1990, marquant dès cette période son goût pour une écriture lyrique et engagée. Les enfants du brouillard, est un recueil de poésie publié à Paris aux éditions Saint-Germain-des-Prés en 1995. Ce recueil marque les débuts d’un auteur en quête de sens, exprimant dans une langue épurée et sensible le poids de l’enfance, la nostalgie d’une terre natale, la Kabylie, déjà lointaine. Dans ces poèmes, on perçoit l’ombre du déracinement, l’écho des douleurs tues et la voix encore tremblante d’un homme en devenir, entre les brumes du passé et les incertitudes de l’avenir.

En 2000 paraît L’âme de Sabrina, recueil de nouvelles (éd. Barzakh, Alger), qui explore les tensions sociales, identitaires et féminines dans l’Algérie contemporaine, donnant voix à des personnages souvent marginalisés.

En 2002, il publie La Guerre des ombres, les non-dits d’une tragédie (éd. GRIP-Complexe, Bruxelles), ouvrage qui explore les silences et les blessures laissés par les conflits algériens, apportant une réflexion profonde sur les mémoires occultées de cette tragédie nationale.

Suivent ses recueils de poésie : en 2001, Autrefois la mer nous appartenait, puis en 2003 Je garderai ça dans ma tête (éd. El Ikhtilef, Alger), qui mêlent émotion intime et engagement collectif.

En 2005, il publie son premier grand roman, La Vie est un grand mensonge. À travers les trajectoires de Jeff et Farid, deux hommes lucides et désabusés, il explore les bouleversements de l’Algérie entre 1980 et 2000 : montée de l’islamisme, désillusion postindépendance, quête amazighe. L’écriture, directe et fragmentée, épouse les silences et les déchirures de l’histoire. Ce roman s’impose comme une œuvre de combat.

En 2007, Youcef Zirem fait entendre d’autres voix avec Éveiller les consciences, recueil d’entretiens avec 22 écrivains algériens s’exprimant en arabe, tamazight ou français. À travers leurs récits se dessinent les fractures, les résistances et les espoirs d’un pays pluriel. Ce livre, en creux, préfigure les soulèvements citoyens comme le Hirak de 2019, dont Zirem avait perçu les germes bien avant leur éclosion.

En 2012, il publie un nouveau recueil de poésie, Le Semeur d’amour, qui déploie une écriture sensible et solaire, célébrant l’espoir et la résistance à travers la puissance des mots et des sentiments.

Parallèlement, Zirem signe en 2013 Histoire de Kabylie – Le point de vue kabyle, un ouvrage historique majeur. Plusieurs fois réédité et enrichi, il raconte la Kabylie depuis l’intérieur, avec un regard enraciné et lucide. De la préhistoire aux luttes modernes, ce livre restitue la complexité d’un peuple debout, résistant, porteur d’un universel enraciné, loin du folklorisme ou de la victimisation.

L’homme qui n’avait rien compris donne une autre profondeur à cette voix. Roman intimiste publié aux éditions Michalon, en 2013. Il suit le personnage de Daniel Benyacoub Laurriat, un homme d’origine juive confronté à la mort de son père en pleine canicule parisienne de 2003. Mais ce décès est surtout le prétexte à un retour sur lui-même, un voyage intérieur fait de souvenirs, de colère sourde et de silences trop longtemps gardés. Daniel ne veut pas enterrer son père. Ce refus, quasi symbolique, ouvre un récit fait d’allers-retours entre la Kabylie post-indépendance et Paris, où la mémoire devient le vrai décor du roman. Zirem adopte une écriture dépouillée, souvent sèche, à la fois grave et ironique, où le regard posé sur les autres et sur soi-même ne cherche ni consolation ni complaisance. La force du roman tient dans cette tension constante entre douleur et lucidité. L’Algérie y apparaît comme un pays perdu, éclaté, presque irréel, et Paris comme une ville où l’exil n’apporte ni apaisement ni réponse. À travers Daniel, l’auteur semble poser une question lancinante : que reste-t-il d’un homme quand il n’a « rien compris », ni à son passé, ni à ses racines, ni à ses amours ?

Suit La Porte de la mer (2016), où Zirem raconte la reconstruction d’Amina, jeune femme violée par son père, un émir islamiste. Le roman met en lumière la dignité muette d’une femme debout, symbole de celles qui résistent dans l’ombre, confrontées aux violences patriarcales, à la guerre civile et à l’omerta.

En 2018, Youcef Zirem publie Matoub Lounès, la fin tragique d’un poète, une enquête littéraire approfondie consacrée au chanteur kabyle emblématique, assassiné en 1998 dans des circonstances toujours entourées de mystère. À travers une démarche rigoureuse et sensible, Zirem explore les multiples zones d’ombre qui enveloppent ce crime politique non élucidé. Son ouvrage allie témoignages, analyses et réflexions personnelles pour dresser un portrait nuancé de Matoub Lounès, à la fois figure de la résistance culturelle kabyle et symbole des luttes sociales et politiques de l’Algérie contemporaine. Ce livre se lit comme une enquête passionnée, un hommage poignant à un artiste disparu trop tôt, et un plaidoyer puissant pour la vérité, la justice et la mémoire collective.

En 2019 paraît La Cinquième mascarade, roman polyphonique porté par quatre voix : Sabrina, Farid, Malika et Khaled. Confrontés à la vacuité du discours officiel et à la trahison des élites, ces personnages renvoient une société algérienne en perte de repères, que Zirem peint avec finesse et empathie. La même année, il donne également une nouvelle expression à sa poésie avec Libre, comme le vent (éd. Fauves, Paris), qui mêle liberté et nostalgie, exil et enracinement.

Dans Les étoiles se souviennent de tout, publié aussi en 2019, il transporte le lecteur dans la France occupée de 1942, où des résistants kabyles sauvent des enfants juifs de la Gestapo. Œuvre de mémoire, ce roman documenté révèle une Kabylie fraternelle, ouverte, solidaire.

En 2022, il livre Chaque jour est un morceau d’éternité, journal tenu entre 2005 et 2015. Ce carnet mêle poésie, réflexions politiques, méditations existentielles et fragments de quotidien. Zirem y refuse l’oubli et l’indifférence, construisant la mémoire au jour le jour, même dans l’exil.

Enfin, Lâaldja, notre mère (2023) clôt cette œuvre à la fois intime et collective. Ce court récit, lettre d’adieu à sa mère décédée en Kabylie alors qu’il vit en exil, dit dans une langue dépouillée l’absence, le chagrin, la mémoire d’une femme simple et forte, pilier silencieux de son existence. C’est un texte d’amour et de lumière, hommage à la culture kabyle, à ses valeurs et à sa langue. Par bien des aspects, l’ouvrage rejoint les méditations de Christian Bobin sur la perte et la filiation : une douleur transformée en lumière intérieure.

Au-delà de l’écriture, Youcef Zirem est aussi un passeur de culture. Depuis 2017, il donne vie au Café littéraire de l’Impondérable, devenu le seul café littéraire hebdomadaire de Paris, capitale des lumières, des arts et de la culture. Ce rendez-vous rare, fondé sur la curiosité, l’écoute et le dialogue, crée un espace vivant entre auteurs, lecteurs et citoyens. Il avait aussi animé pendant cinq ans Graffiti, émission littéraire sur Berbère Télévision, disparue brutalement, laissant un vide culturel encore sensible.

Aujourd’hui, une bibliothèque en Kabylie porte son nom. Reconnaissance d’une œuvre qui dépasse le champ littéraire : mémoire vivante, conscience critique, lien entre les générations.

Pour Youcef Zirem, écrire n’a jamais été neutre : c’est résister à l’effacement, sauvegarder les récits, construire des ponts entre les peuples et les mémoires. Il incarne une parole libre, humaine, debout. 

Youcef Zirem est bien plus qu’un écrivain : il est un passeur de mémoire, un éclaireur des silences, une voix engagée qui traverse les époques avec une exigence de vérité et de justice. Journaliste, poète, romancier, il a su, par son œuvre plurielle et son regard lucide, donner corps aux fractures et aux espoirs d’un peuple souvent marginalisé. 

Sa plume, à la fois sensible et précise, révèle la force des racines kabyles tout en tissant des ponts universels entre les mémoires. En transmettant avec calme et détermination les récits oubliés, il fait de la littérature un acte de résistance et de lumière, offrant à ses lecteurs une parole libre, debout, profondément humaine.

Brahim Saci

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Karim Tabbou : la féodalité politique et le clientélisme ont asphyxié l’administration

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Karim Tabbou

J’ai accompli, lundi 23 juin 2025, l’obligation de signature sur le registre de mon contrôle judiciaire au niveau de la caserne relevant de la sécurité intérieure.

Profitant de cette « routine judiciaire », et afin d’éviter de perdre inopportunément cette journée, j’ai décidé de la mettre à profit pour écrire, diffuser et susciter des débats, des commentaires et des partages. Et ce, malgré l’interdiction qui m’a été signifiée et consignée parmi les obligations de mon contrôle judiciaire. Il s’agit ici d’un billet politique sur les sujets d’actualité.

Cette fois, j’ai choisi de consacrer mon propos à la situation de notre chère Algérie. Entre mémoire trahie et avenir confisqué.

Dès les premiers enseignements de science politique, on apprend que la puissance d’un État est une notion complexe, qu’elle ne se résume ni à sa taille géographique ni à l’autorité de ses dirigeants. Elle ne peut, en aucun cas, se mesurer à cette idée dépassée de domination et de capacité à assujettir la société. Une telle vision est doublement erronée : elle déforme la notion même de puissance et vide de sens celle de l’État.

Si certains experts considèrent encore que la puissance peut être fonction du volume territorial ou de la position géographique, il convient d’aller bien au delà.

Certes, un vaste territoire est souvent synonyme de richesses naturelles, et une position géostratégique peut représenter un levier important. Mais la puissance réelle se construit par la qualité des institutions, la nature du système politique, l’équilibre entre souveraineté et ouverture, et l’intégration harmonieuse dans l’ordre mondial.

Un État doit entretenir des relations équilibrées avec ses voisins et ceux de sa périphérie. Il lui faut aussi tisser des partenariats régionaux solides. Car de bonnes relations diplomatiques sont synonymes d’opportunités économiques, d’alliances stratégiques, et de stabilité.

Dans un monde où les puissances influencent même à distance, ce sont la gouvernance, l’indépendance politique, la dynamique économique, et la légitimité démocratique qui définissent réellement la stature d’un pays.

Sans une politique de prospective, un État, même nanti de richesses et d’espace, risque l’isolement, la marginalisation, voire l’effacement progressif de son influence et de son identité diplomatique sur la scène internationale.

Et c’est exactement ce qui arrive à l’Algérie

Ce pays, qui fut jadis un exemple de courage et de résistance, a marqué l’histoire diplomatique mondiale par ses prises de position durant la guerre de libération, par l’intelligence de ses dirigeants devant les instances internationales, par le contenu et la qualité des correspondances adressées aux dirigeants dans le monde, et par les prestations remarquées de ses délégations dans les forums sur la décolonisation.

Ce legs historique a fondé une diplomatie enracinée dans les valeurs de liberté et d’engagement.

Mais aujourd’hui, l’Algérie semble en marge de toutes les dynamiques régionales et mondiales, contrainte de subir les effets dévastateurs de choix politiques et économiques désordonnés, improvisés, et sans vision.

Malgré ses ressources énergétiques colossales, ses plus de deux millions de kilomètres carrés, son potentiel humain inestimable, l’Algérie reste embourbée dans une instabilité politique et institutionnelle chronique.

Les conflits internes au sein du pouvoir, les luttes d’intérêts et les affrontements claniques ont affaibli les institutions et détérioré l’image du pays à l’extérieur.

La féodalité politique et le clientélisme ont asphyxié l’administration, qui ne joue plus son rôle d’instrument de l’État. Elle est devenue le reflet d’un pouvoir préoccupé uniquement par sa survie, ses privilèges et ses réseaux. L’idée même d’un État fondé sur la volonté populaire a été remplacée par un système de domination au service des clans et de leurs appareils.

Sur le plan économique, les blocages sont profonds : bureaucratie pesante, corruption systémique, taux de chômage élevé, chute du dinar, économie informelle représentant près de 40 % de l’activité nationale, dépendance absolue à la rente pétrolière, absence d’investissements stratégiques, retard technologique criant, et méthodes de gestion archaïques. Autant de facteurs qui font régresser l’Algérie dans tous les classements internationaux et limitent sa portée géopolitique.

Sur le plan politique, malgré les sommes colossales investies pour construire une image de stabilité et de modernité — en prétendant défendre la démocratie contre l’islamisme —, le pouvoir en place à profité pour renforcer son arsenal répressif et museler toute forme de contestation. Il a sciemment, pour s’assurer une complicité, confondu lutte contre le terrorisme et mise sous silence des libertés publiques, multipliant les prétextes pour verrouiller le pays et couper la voix du peuple.

Derrière le vernis « démocratique fait de pluralisme de façade, s’est installée une véritable dictature, dont la seule doctrine consiste à bloquer l’émergence d’un projet démocratique authentique.

L’Algérie d’aujourd’hui est le fruit amer de décennies d’aveuglement. Elle se retrouve isolée, fragilisée, perdue dans un monde qui évolue rapidement, tenu à l’écart des grandes transformations économiques, technologiques et politiques. Elle a consommé tout son capital historique, dilapidé son crédit diplomatique, et brisé la confiance de son propre peuple.

Elle est aujourd’hui prise en otage par une poignée de décideurs qui ne possèdent ni la compétence, ni la vision, ni même la volonté de préparer l’avenir.

Au lieu de s’appuyer sur ses talents, de promouvoir les compétences et de créer les conditions de la libre expression et de l’innovation, ce pouvoir préfère maintenir le pays dans l’improvisation, la médiocrité et la peur.

L’Algérie se referme sur elle-même, alors qu’elle aurait pu jouer un rôle central dans la Méditerranée, être un moteur de développement en Afrique du Nord, et un exemple démocratique pour tout le Maghreb.

Pourtant tout n’est pas perdu

L’Algérie recèle encore un potentiel humain extraordinaire. Elle regorge de jeunes brillants, d’universitaires compétents, de femmes et d’hommes engagés, d’artistes, de chercheurs, de militants.

Elle possède une histoire forte, marquée par la résistance et la volonté de rester digne.

Il n’est pas inutile de le rappeler que nous avons un devoir sacré envers nos martyrs. L’idéal de liberté pour lequel ils ont offert leur vie ne doit pas être trahi. Il doit être ravivé, défendu, revendiqué, pour qu’ils ne soient pas morts en vain.

C’est cette flamme, portée par les aspirations profondes du peuple algérien, qui redonnera à notre pays sa véritable image.

L’Algérie, au-delà des intrigues d’un pouvoir finissant, retrouvera sa place, sa fierté et son rayonnement.

Une Algérie démocratique, souveraine, inclusive et ambitieuse sera une puissance respectée et un modèle pour sa région.

Une Algérie algérienne, qui n’a pas besoin de s’aligner sur l’Occident ou de se soumettre à l’Orient.

Une Algérie tournée vers la modernité et l’universalité, en harmonie avec son héritage millénaire et ses luttes successives pour la liberté.

Mon soutien indéfectible aux détenus d’opinion. Gloire à nos valeureux martyrs.

Karim Tabbou, Alger le 25 juin

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