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Libye : le chef d’état-major de l’armée et 4 hauts officiers périssent dans un crash en Turquie

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Mohammed Ali Ahmed Al-Haddad et quatre autres personnes
Mohammed Ali Ahmed Al-Haddad et quatre autres officiers sont morts lors du crash. Crédit image : Anadolu.

Le chef d’état-major général des forces armées libyennes, le général Mohammed Ali Ahmed Al‑Haddad, est décédé mardi soir dans un accident d’avion survenu près d’Ankara, a confirmé le Premier ministre libyen, Abdelhamid Dbeibah. L’appareil, un jet privé Falcon 50, immatriculé 9H‑DFJ, transportait cinq personnes, dont le général Al‑Haddad, plusieurs hauts responsables militaires et un photographe attaché à l’état-major.

Selon les autorités turques, le contact avec l’avion a été perdu à 20 h 52, environ 40 minutes après le décollage de l’aéroport d’Ankara Esenboğa, alors que l’appareil se dirigeait vers Tripoli. Un signal d’atterrissage d’urgence avait été émis peu avant la perte de communication, mais les contrôleurs n’ont pas pu rétablir le contact. Les équipes de secours dépêchées sur place ont localisé l’épave dans le district de Haymana, à une soixantaine de kilomètres au sud d’Ankara, où tous les occupants ont été retrouvés morts.

Parmi les victimes figurent outre le général Al‑Haddad, le commandant des forces terrestres, le directeur de l’autorité de fabrication militaire, un conseiller du chef d’état-major et un photographe. Ces responsables étaient considérés comme des piliers de l’institution militaire libyenne et jouaient un rôle stratégique dans la structuration et la coordination des forces armées, dans un pays encore marqué par les divisions et les conflits internes.

Le Premier ministre Dbeibah a qualifié cette tragédie de « perte profonde pour la nation et l’institution militaire », soulignant que les victimes étaient des figures exemplaires de service et de dévouement à la Libye. Il a annoncé que plusieurs jours de deuil national seraient observés et que des cérémonies officielles rendraient hommage à ces hauts cadres militaires.

Le général Al‑Haddad se trouvait à Ankara dans le cadre d’une visite officielle, où il avait tenu des entretiens de haut niveau avec des responsables militaires turcs, incluant le ministre de la Défense et le chef d’état-major turc. Ces rencontres visaient à renforcer la coopération bilatérale et la coordination stratégique entre les forces armées des deux pays. La visite avait également un objectif technique et logistique, portant sur l’équipement et la formation des militaires libyens.

Les circonstances exactes du crash font l’objet d’une enquête approfondie menée par les autorités turques, avec la participation de procureurs et d’experts en aviation. L’analyse portera notamment sur les enregistreurs de vol et l’examen technique du Falcon 50, afin de déterminer si l’accident est dû à un problème mécanique, une erreur humaine ou d’autres facteurs extérieurs. Jusqu’à présent, aucun élément précis n’a été communiqué quant à la cause exacte de la tragédie.

Ce drame survient à un moment critique pour la Libye, où les efforts de réconciliation, de stabilisation militaire et de consolidation des institutions sont encore fragiles. La perte du chef d’état-major et de plusieurs cadres militaires expérimentés constitue un coup dur pour la coordination des forces armées et pourrait avoir des répercussions sur la sécurité et la stabilité dans les semaines à venir.

La communauté internationale suit de près l’évolution de la situation. Plusieurs gouvernements et organisations régionales ont exprimé leurs condoléances à la Libye, tout en soulignant l’importance de maintenir la coopération militaire et les efforts de stabilisation. En Libye, ce drame a provoqué une vive émotion au sein des forces armées et parmi la population, qui rend hommage à ces hauts responsables pour leur engagement et leur service au pays.

Les autorités libyennes et turques continuent de collaborer pour déterminer les causes exactes de l’accident et tirer les leçons de cette tragédie afin de prévenir de futurs incidents. Ce crash rappelle, une fois de plus, la vulnérabilité des infrastructures et des transports aériens dans une région où la sécurité reste fragile, et souligne l’importance de la rigueur technique et du suivi opérationnel dans les missions officielles à l’étranger.

Djamal Guettala avec Agences 

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La Banque Postale victime d’une cyberattaque, ses services en ligne perturbés

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hacker
La Banque postale hackée.

Depuis lundi matin, la Banque Postale, la Caisse d’épargne et la Banque populaire connaissent des interruptions de service en ligne, liées à une attaque par déni de service distribué.

lundi 22, plusieurs services en ligne de La Banque Postale et des banques du groupe BPCE sont inaccessibles, provoquant des perturbations pour de nombreux clients quelques jours avant Noël.

La Banque Postale, filiale bancaire du groupe La Poste, a été victime d’une attaque par déni de service distribué (DDoS) visant à saturer ses serveurs de requêtes. L’établissement a précisé que cette cyberattaque n’a eu aucun impact sur les données des clients, mais a affecté l’accès aux comptes et aux services bancaires en ligne, ainsi qu’au site de Colissimo (service de livraison de colis) et à Digiposte (plateforme de stockage et de gestion de documents en ligne).

Sur la plateforme sociale X, basée aux États-Unis, La Banque Postale a indiqué : « Depuis tôt ce matin, un incident affecte l’accès à votre banque en ligne et à l’app mobile. Il est actuellement en cours de résolution, nos équipes mettent tout en œuvre pour rétablir le service rapidement. Les paiements en ligne restent possibles avec une authentification par SMS. Les paiements par carte bancaire sur les TPE en magasins et les virements par Wero sont toujours accessibles. »

Ce nouvel incident survient moins de 48 heures après un problème technique similaire qui avait déjà empêché l’accès aux comptes sur l’application mobile et le web. La Banque Postale avait rétabli le service le jour-même et assuré une surveillance active des systèmes.

D’autres banques du groupe BPCE, comme la Caisse d’épargne et la Banque populaire (établissements bancaires français), sont également concernées. Des clients ont signalé des difficultés de connexion. Sur l’application mobile de la Caisse d’épargne, un message indique que « des perturbations peuvent être rencontrées lors de la validation des paiements sur internet via SecurPass » (système d’authentification pour les paiements en ligne).

Le service de livraison Colissimo a également été affecté, son site étant indisponible, mais la distribution des colis et courriers à domicile reste assurée.

A.A.

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Pierre-Paul Geoffroy, militant du FLQ, s’est éteint à 81 ans

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Pierre-Paul Geoffroy lors de son procès, en mars 1969.
Pierre-Paul Geoffroy lors de son procès, en mars 1969.

Pierre-Paul Geoffroy, l’une des figures les plus marquantes du Front de libération du Québec (FLQ), est mort samedi dernier à l’âge de 81 ans.

Son neveu, Nicolas Langelier, retrace dans Pierre-Paul Geoffroy, ou la tentation du feu, le parcours d’un homme qui, dans le Québec des années 1960, a choisi la violence pour défendre ses idées. Mais ce récit dépasse la simple chronique historique : il explore les tensions, les frustrations et les choix radicaux d’une jeunesse convaincue que le changement ne viendrait pas par les voies traditionnelles.

Né à Berthierville en 1944, Pierre-Paul Geoffroy grandit dans un Québec encore marqué par la pauvreté et l’influence économique des anglophones. Très jeune, il s’engage au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), un parti qui combine nationalisme, socialisme et contestation intellectuelle. Rapidement, il se heurte à ce qu’il perçoit comme l’inefficacité du système parlementaire. Comme le souligne Langelier, « même si le contexte québécois n’était pas celui de l’Algérie colonisée, Geoffroy a trouvé chez Fanon une théorie de la libération par la rupture radicale ». Pour lui, la violence n’est pas un caprice : c’est un levier pour briser l’immobilisme et faire avancer la justice sociale.

L’influence de l’Algérie indépendante sur les militants québécois des années 1960 a été importante. Peu après 1962, plusieurs partisans de l’indépendance du Québec se sont rendus en Algérie, alors tout juste libérée de la colonisation française, pour observer, apprendre et s’inspirer de son expérience révolutionnaire.

Si Pierre-Paul Geoffroy n’a pas, à notre connaissance, voyagé lui-même en Algérie, son engagement et celui de ses camarades s’inscrivent dans un contexte où la lutte algérienne servait de référence idéologique pour justifier la rupture avec les voies traditionnelles et l’usage de moyens radicaux. L’Algérie, à l’époque, symbolisait pour beaucoup la possibilité de transformer la frustration et l’indignation en action concrète.

Le climat des années 1960 favorise ce basculement. La Révolution tranquille a ouvert les yeux des jeunes sur leur force collective, mais les inégalités persistent. La frustration grandit, et l’idée que des changements radicaux exigent des moyens radicaux s’impose à une partie de la jeunesse. Cuba, le Vietnam et les Black Panthers inspirent ceux qui veulent transformer le Québec rapidement et profondément.

Pierre-Paul Geoffroy tabassé par la police lors d’une manifestation en soutien aux travailleurs de Seven Up, en février 1968.

C’est dans ce contexte que naît le « réseau Geoffroy ». La première bombe, posée en mai 1968, intervient après une manifestation violente en soutien aux travailleurs de l’usine Seven Up. Geoffroy et ses camarades multiplient ensuite les attentats : des entreprises, des usines, la Bourse de Montréal. En février 1969, la Bourse est frappée par une « superbombe » qui blesse une vingtaine de personnes et cause près d’un million de dollars de dégâts. Langelier écrit : « Pour le réseau Geoffroy, une trentaine de bombes suivent en moins d’un an. La plupart sont posées en appui à des travailleurs en grève ou en lockout. » Ces actions spectaculaires marquent le Québec et alimentent un débat national sur la violence et la légitimité de la contestation.

Geoffroy est arrêté en mars 1969, après que la police découvre son appartement rempli de dynamite, de détonateurs et de bombes prêtes à l’emploi. Il plaide coupable et assume ses actes, refusant de dénoncer ses camarades. Sa peine cumulative atteint 124 peines de prison à perpétuité, une sentence hors norme qui contribue directement à la Crise d’octobre de 1970. Le FLQ, en réaction, organise des enlèvements et des pressions sur le gouvernement pour obtenir la libération de ses membres. Jacques Lanctôt, un des ravisseurs de James Cross, expliquera des années plus tard : « Le tribunal venait de condamner un de nos amis, Pierre-Paul Geoffroy, à 124 peines de prison à perpétuité. Cette sentence me révoltait. »

Geoffroy sort de prison en 1981, après 12 ans d’incarcération, mais ne cherchera jamais à réhabiliter son passé ni à publier ses mémoires. Il reste discret jusqu’à la fin, loin des projecteurs. Pour Langelier, son histoire est avant tout un témoignage : « Honorer la vie de Pierre-Paul Geoffroy, ce n’est pas réhabiliter la clandestinité armée, ni relativiser la violence. C’est reconnaître que l’histoire n’avance pas seulement par des récits héroïques ou consensuels. »

Le nom de Geoffroy évoque aujourd’hui surtout un écho historique, mais son parcours interroge encore. Il rappelle que derrière chaque mouvement social, il y a des individus avec des convictions fortes, parfois poussés à l’extrême par la frustration et l’urgence ressentie. Son engagement radical et sa fidélité à ses camarades offrent un aperçu unique du Québec en pleine mutation, à un moment où la violence était perçue par certains comme le seul moyen de faire bouger les lignes.

Comprendre Pierre-Paul Geoffroy, c’est accepter la complexité de l’histoire et la fragilité des choix humains face à l’injustice. Il n’était ni un héros flamboyant ni un intellectuel médiatique. C’était un homme méthodique, loyal et déterminé, qui a payé le prix fort pour ses idées. Mais son parcours continue de poser des questions : jusqu’où la fidélité à une cause peut-elle justifier de mettre sa vie et celle des autres en danger ? Et comment intégrer dans la mémoire collective un épisode où l’engagement politique a basculé dans la violence, sans qu’il y ait de victimes mortelles ?

Le Québec a changé depuis les années 1960. Si les inégalités persistent, la majorité francophone dispose désormais des moyens d’influencer sa destinée. Mais la trajectoire de Geoffroy rappelle que l’histoire n’est jamais linéaire et que les choix des individus, même extrêmes, façonnent la société. Elle met aussi en lumière l’urgente nécessité de comprendre les frustrations qui conduisent certains à penser que la violence est la seule issue.

Synthèse Djamal Guettala 

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En plein sommet de l’AES, l’imam Dicko lance un appel aux Maliens

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L'imam Dicko appelle les
L'imam Dicko appelle les Maliens à se soulever.

L’imam Mahmoud Dicko, dans une vidéo diffusée lundi 22 décembre dans la soirée sur les réseaux sociaux, a confirmé son implication dans la nouvelle Coalition des forces pour la République qui vise à faire chuter le régime de transition et appelé les Maliens à « se lever pour la paix ». Cet appel a été lancé en plein sommet des chefs d’État de l’Alliance des États du Sahel.

Après le général nigérien Abdourahamane Tiani, arrivé ce lundi, le capitaine burkinabè Ibrahim Traoré a enfin atterri à Bamako ce mardi 23 décembre. Il a été accueilli avec les honneurs par le général Assimi Goïta, président malien de transition et président en exercice de la Confédération de l’AES. Après le couac de ce lundi et le report toujours inexpliqué de l’arrivée d’Ibrahim Traoré, le programme de ce deuxième « collège des chefs d’État » a été resserré pour tenir sur une journée. 

La photo est enfin complète. Ibrahim Traoré a atterri à Bamako vers 7 heures 30 locales. Les trois chefs d’État, en treillis comme à leur habitude, ont immédiatement filé au siège de la future télévision AES pour la lancer officiellement. Lorsqu’elle commencera ses programmes, cette Télé AES devra propager le discours officiel de l’Alliance afin de « contrecarer la campagne de désinformation visant à terroriser nos populations et à déstabiliser nos États », selon les mots du président Assimi Goïta, lors d’un entretien diffusé ce lundi soir sur l’ORTM, la télévision d’État malienne. 

Puis direction la Banque confédérale pour l’investissement et le développement qui financera des projets d’infrastructures dans l’AES à partir de début 2026, toujours selon Assimi Goïta. Les trois dirigeants militaires ont poursuivi au pas de course. Ils devaient ensuite rejoindre le Centre international de conférences de Bamako pour la cérémonie d’ouverture de leurs travaux.

Ce lundi soir à la télévision malienne, le général Assimi Goïta a dressé un premier bilan des réalisations de l’AES : protection des ressources naturelles, diplomatie commune et surtout « avancées majeures en termes de sécurité » face aux groupes terroristes. « Aujourd’hui, nous sommes libres d’aller où nous voulons », a assuré le général Assimi Goïta. 

L’imam Dicko veut « mettre fin aux souffrances et aux meurtres »

C’est dans ce contexte que l’imam Mahmoud Dicko a choisi de sortir de son silence. Dans des messages vidéo en langues peule et bambara diffusés ce lundi soir sur les réseaux sociaux, l’ancien président du Haut Conseil islamique du Mali a confirmé son implication dans la Coalition des forces pour la République (CFR). « Des Maliens sont venus me voir » pour « mettre fin aux souffrances et aux meurtres en cours », explique l’imam Dicko, qui déclare s’être engagé à leurs côtés pour « mettre fin à cette situation et permettre le retour de la paix. »

La CFR se présente comme un mouvement de résistance pacifique. Appelant à la désobéissance civile, la CFR a été lancée au début du mois par l’universitaire Étienne Fakaba Sissoko, qui a dû fuir le Mali après avoir passé un an en prison. L’imam Dicko, « référent républicain » de la CFR, vit en exil en Algérie depuis décembre 2023. Dans son message, il rappelle que les autorités de transition l’empêchent de revenir au Mali et que certains de ses partisans sont actuellement en prison.

RFI

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Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères de Jean-Yves Clément

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Jean-Yves Clément, Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères
Jean-Yves Clément, Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères. Crédit photo : DR

Figure singulière et longtemps marginalisée dans l’histoire de la musique, Alexandre Scriabine incarne une modernité visionnaire où la création sonore se confond avec une quête métaphysique.

Dans Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères, Jean-Yves Clément propose une approche à la fois analytique et poétique, attentive autant au langage musical qu’aux fondements spirituels et philosophiques de l’œuvre. En restituant Scriabine dans toute la cohérence de son projet artistique, le livre invite à dépasser les clichés d’un compositeur jugé obscur ou excessif pour révéler un créateur majeur, dont la musique ouvre un espace inédit entre extase, pensée et transformation de l’art.

L’ouvrage Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères de Jean-Yves Clément se déploie ainsi dans une forme volontairement hybride, qui conjugue l’exigence de l’essai musicologique, la profondeur de la réflexion philosophique et la sensibilité d’un véritable portrait poétique. Cette pluralité d’approches répond à la nature même de son sujet : Scriabine ne saurait être saisi par une seule grille de lecture, tant son œuvre excède les catégories traditionnelles de l’histoire de la musique. En refusant de réduire le compositeur à une figure marginale ou à une curiosité de la fin du romantisme, Clément s’attache à restituer la singularité et l’ampleur d’un créateur encore trop souvent relégué aux marges du canon occidental, malgré l’audace et l’influence déterminantes de son langage.

L’analyse proposée ne s’enferme jamais dans une lecture strictement technique ou formaliste des œuvres. Sans négliger la précision musicologique, Clément choisit d’accompagner le mouvement interne de la pensée scriabinienne, comme s’il s’agissait d’en suivre le flux plutôt que d’en disséquer les mécanismes. Cette démarche permet de rendre perceptible ce qui constitue le cœur de l’esthétique de Scriabine : un élan mystique indissociable d’une ivresse créatrice, une tension permanente vers l’absolu qui se traduit autant par l’exaltation que par la destruction progressive des cadres établis. L’écriture cherche ainsi à faire sentir la radicalité d’une musique qui ne se contente pas d’innover, mais qui met en jeu sa propre possibilité, jusqu’à frôler sa disparition.

Clément présente Scriabine comme un musicien charnière, situé à un point de bascule décisif entre le romantisme finissant et la modernité naissante. Héritier de Chopin et de Liszt, Scriabine en prolonge l’intensité expressive tout en la poussant vers un seuil critique où les catégories héritées cessent de fonctionner. 

Son œuvre apparaît dès lors comme un processus de dépassement continu : dépassement de la tonalité, progressivement dissoute au profit de nouvelles polarités harmoniques ; dépassement des formes traditionnelles, réduites à l’état de fragments d’une densité extrême ; dépassement enfin du langage musical lui-même, appelé à se transformer en expérience intérieure plus qu’en discours organisé. À travers cette dynamique, c’est la conception même de l’art qui est remise en question, l’œuvre cessant d’être un objet autonome pour devenir un acte, une opération spirituelle.

Dans cette perspective, la musique de Scriabine est conçue comme une expérience totale, engageant à la fois le corps, l’esprit et la perception. Elle relève d’une forme d’ascèse, au sens d’un exercice intérieur visant la transformation de l’être, mais aussi d’une transfiguration, où le sonore tend à se fondre dans une dimension qui le dépasse. L’extase vers laquelle elle se dirige n’est pas un simple paroxysme émotionnel : elle est un point limite où la musique excède l’audible, où le son semble se dissoudre dans une lumière intérieure et frôler le silence. En mettant en évidence cette tension fondamentale, Jean-Yves Clément parvient à rendre intelligible et sensible la cohérence profonde d’une œuvre qui fait de la musique le lieu d’une expérience métaphysique radicale.

Jean-Yves Clément, écrivain, musicologue et essayiste, occupe une place singulière dans le paysage de la critique musicale contemporaine. Son travail, consacré aux grandes figures du romantisme et du postromantisme, Chopin, Liszt, Scriabine notamment, se caractérise par une volonté constante de dépasser l’analyse strictement historique ou technique pour accéder à ce qui constitue le noyau spirituel et esthétique des œuvres. Chez lui, la musicologie n’est jamais dissociée de la littérature ni de la philosophie : elle s’en nourrit, les convoque et les prolonge afin de rendre compte de la profondeur existentielle de la création musicale. Son écriture, dense et travaillée, assume pleinement une subjectivité éclairée, refusant la neutralité académique au profit d’une interprétation engagée, consciente de ses choix et de ses partis pris.

Clément ne se positionne pas en historien distant, mais en lecteur passionné et attentif, presque en compagnon de route des compositeurs qu’il étudie. Cette proximité revendiquée avec les œuvres lui permet d’en saisir les résonances symboliques, spirituelles et parfois métaphysiques, sans jamais les réduire à un simple commentaire extramusical. La musique est envisagée comme une pensée en acte, porteuse de visions du monde, de tensions intérieures et de projets esthétiques globaux. Dans cette perspective, Scriabine n’apparaît pas comme un objet figé de l’histoire de la musique, mais comme une présence vivante, animée par une quête et une nécessité intérieure que l’écriture de Clément s’efforce de rendre perceptibles. Le compositeur russe y est présenté comme un véritable penseur de la musique, pour qui l’œuvre ne peut être séparée d’une conception globale de l’art, de l’homme et du cosmos.

La publication de l’ouvrage en 2015 dans la collection « Classica », coéditée par Actes Sud et le magazine Classica, renforce cette ambition intellectuelle et esthétique. Cette collection, dirigée par Bertrand Dermoncourt, se distingue par son exigence et par son refus des formats purement didactiques. Elle encourage des approches transversales, où l’analyse musicale dialogue avec la réflexion esthétique, l’histoire des idées et une écriture sensible capable de toucher un lectorat élargi sans renoncer à la profondeur. Le cadre éditorial offre ainsi à Clément un espace propice pour déployer une pensée libre, rigoureuse et personnelle.

L’édition, préparée avec soin, répond également à une nécessité critique : celle de combler un manque évident dans la bibliographie francophone consacrée à Scriabine. Longtemps, le compositeur n’a été abordé qu’à travers des études anciennes, rares ou très spécialisées, peu accessibles au lecteur non expert. L’ouvrage de Clément s’inscrit dans une volonté de transmission et de clarification, sans simplification abusive, et assume pleinement un rôle de médiation. Il permet à un public cultivé, curieux mais parfois intimidé par la complexité de l’œuvre scriabinienne, d’en saisir les enjeux essentiels, tout en offrant aux lecteurs avertis une interprétation forte et stimulante. En ce sens, le livre contribue à renouveler durablement la réception de Scriabine en langue française.

L’apport principal du livre réside ainsi dans une relecture profonde et courageuse de la place de Scriabine au sein du canon musical, que Jean-Yves Clément s’emploie à dégager des jugements réducteurs et des hiérarchies figées. En affirmant Scriabine comme un compositeur de premier plan, comparable à Schönberg, Stravinski ou Bartók, il ne s’agit pas d’un simple geste polémique, mais d’une démonstration étayée par l’analyse du langage musical lui-même. Clément montre que Scriabine affronte très tôt les questions décisives du XXᵉ siècle : la crise de la tonalité, la saturation du discours romantique, la nécessité d’inventer des formes nouvelles capables de condenser l’expression sans l’appauvrir. L’invention de l’accord mystique, véritable pivot harmonique affranchi des fonctions traditionnelles, n’est pas présentée comme une curiosité théorique, mais comme le symptôme d’une pensée musicale qui cherche à redéfinir les forces internes du son. De même, la remise en cause de la hiérarchie entre harmonie et mélodie, leur interpénétration progressive, ainsi que le recours à des formes brèves d’une densité extrême, inscrivent Scriabine dans une modernité radicale, où chaque fragment musical agit comme un concentré d’énergie expressive. Clément insiste sur cette esthétique de l’aphorisme, qui fait de Scriabine l’un des plus grands miniaturistes de l’histoire de la musique, capable de dire l’essentiel en quelques mesures, là où d’autres s’abandonnent à la prolixité formelle.

Par ailleurs, l’un des mérites majeurs du livre est de dissiper le malentendu persistant qui assimile Scriabine à un compositeur avant tout mystique, voire ésotérique, dont la musique serait subordonnée à des doctrines philosophiques ou spirituelles préexistantes. Clément renverse cette perspective en montrant que, chez Scriabine, la pensée ne précède jamais l’œuvre : elle en découle. Les spéculations métaphysiques, les références à la théosophie ou à l’analogie universelle apparaissent comme des tentatives a posteriori pour formuler conceptuellement une expérience musicale première, irréductible à tout discours. L’extramusical n’est donc ni un programme ni un moteur de la création, mais une résonance, une ombre portée de la musique elle-même. En ce sens, Clément restitue Scriabine à sa vérité profonde : non pas un prophète égaré dans des visions abstraites, mais un créateur pour qui la musique constitue le lieu originaire de toute pensée, la source même à partir de laquelle se déploient le mythe, la philosophie et l’utopie.

L’impact de ce livre se déploie à deux niveaux étroitement liés, intellectuel et artistique, qui se renforcent mutuellement. Sur le plan intellectuel, Jean-Yves Clément opère un déplacement décisif du regard porté sur Scriabine, en rompant avec une tradition critique qui l’a longtemps enfermé dans des catégories commodes mais appauvrissantes : compositeur obscur, mystique excessif, marginal excentrique aux confins de la tonalité.

En le replaçant au cœur des mutations esthétiques de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, Clément montre que Scriabine n’est ni un épigone romantique ni un prophète isolé, mais l’un des acteurs majeurs du basculement vers la modernité musicale. Son œuvre apparaît alors comme un laboratoire où s’élaborent, avant beaucoup d’autres, des réponses radicales à la crise du langage tonal et à l’épuisement des formes héritées, ce qui oblige à repenser les continuités et les ruptures de l’histoire musicale européenne.

Sur le plan artistique, le livre agit comme une invitation pressante à l’écoute, mais à une écoute transformée, débarrassée des préjugés qui pèsent sur l’œuvre de Scriabine. Clément incite le lecteur et l’auditeur à considérer l’ensemble de la production comme un parcours cohérent, dont les sonates constituent l’axe central et dont les pièces brèves pour piano forment le tissu le plus dense et le plus révélateur. Il montre que la concision extrême de ces œuvres n’est ni un manque d’ampleur ni une limitation formelle, mais au contraire le signe d’une intensité maximale, d’une volonté de concentration qui confère à chaque page la valeur d’une expérience musicale totale. Cette perspective renouvelle profondément la réception de Scriabine, en invitant interprètes et auditeurs à aborder sa musique non comme une succession de curiosités isolées, mais comme une montée continue vers l’extase et la transfiguration.

Ainsi, l’ouvrage fonctionne véritablement comme un manifeste pour une reconnaissance pleine et entière de Scriabine. Il plaide pour qu’on le considère non seulement comme un compositeur majeur, mais comme un penseur de la musique et, au-delà, de l’art lui-même, pour qui la création sonore est indissociable d’une vision du monde. En redonnant à son œuvre sa cohérence, sa radicalité et sa portée historique, Jean-Yves Clément contribue durablement à réinscrire Scriabine dans le paysage des grandes figures fondatrices de la modernité.

Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères dépasse largement le cadre d’une biographie savante ou d’une étude musicologique au sens strict. Le livre se présente comme une véritable immersion dans l’univers d’un créateur pour qui la musique n’est ni un métier ni un simple art, mais une nécessité existentielle et une voie de dépassement. Jean-Yves Clément ne cherche pas à épuiser son sujet par l’accumulation de faits ou par une analyse systématique : il adopte au contraire une écriture engagée, dense et parfois incantatoire, qui épouse le mouvement même de la pensée et de la musique de Scriabine. Cette forme d’écriture, loin d’être un effet de style gratuit, se révèle profondément adéquate à une œuvre conçue comme une ascension continue vers l’extase, puis vers une forme d’effacement où la musique tend à se dissoudre dans le silence.

En restituant la cohérence profonde du parcours créateur de Scriabine, Clément montre comment chaque étape, chaque œuvre, chaque mutation du langage musical participe d’un même élan vers l’absolu. La vie, relativement pauvre en événements, s’efface derrière l’œuvre, qui devient le véritable lieu de l’existence et de la pensée.

Cette lecture permet de comprendre Scriabine non comme un compositeur fragmenté ou contradictoire, mais comme un artiste animé par une nécessité intérieure implacable, prêt à consumer formes, systèmes et certitudes pour atteindre un au-delà de la musique elle-même. L’ouvrage éclaire ainsi le sens ultime de cette quête, où la création devient à la fois affirmation extrême de la subjectivité et désir de disparition dans une totalité cosmique.

Par sa profondeur et son ambition, le livre s’impose dès lors comme une référence essentielle pour appréhender Scriabine dans toute sa complexité et sa radicalité. Mais sa portée dépasse le seul cas du compositeur russe : il invite plus largement à réfléchir au pouvoir de la musique lorsqu’elle cesse d’être un simple objet esthétique pour devenir une force de transformation, capable d’agir sur la conscience, de modifier le rapport au monde et d’ouvrir un espace de transfiguration. En ce sens, l’essai de Jean-Yves Clément interroge la fonction même de l’art et rappelle que la musique, portée à son degré le plus extrême, peut encore prétendre à être une expérience fondatrice de l’humain.

Brahim Saci

Jean-Yves Clément, Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères, ACTES SUD/CLASSICA 

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XXIᵉ siècle : ce que nous avons appris et ce qui s’annonce

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Image par Marco Cocciatelli de Pixabay
Image par Marco Cocciatelli de Pixabay

À quelques jours de la fin du premier quart du XXIᵉ siècle, l’humanité se découvre à un moment rare, celui où le temps des promesses s’achève avant que celui des certitudes n’ait commencé.

Ce quart de siècle n’a pas seulement accumulé des crises — il a opéré un tri impitoyable entre les récits auxquels nous voulions croire et les réalités que nous avons refusé de regarder. Valeurs universelles, démocratie, mondialisation heureuse, émergence économique, progrès moral continu : autant de piliers intellectuels qui, sans s’effondrer totalement, se sont fissurés au contact du réel.

Cet article ne cherche ni à condamner, ni à absoudre. Il propose un examen de ce que ces vingt-cinq années nous ont réellement appris — sur nos valeurs lorsqu’elles deviennent coûteuses, sur nos modèles économiques lorsqu’ils atteignent leurs limites, sur nos ambitions de justice dans un monde désormais contraint — afin de comprendre non pas ce que le monde devrait être, mais ce qu’il est devenu, et ce qu’il est encore possible d’y reconstruire.

La grande désillusion morale 

Au cours des quatre-vingt dernières années, le monde s’est raconté une histoire confortable, celle d’un progrès moral cumulatif, d’une humanité convergeant lentement mais sûrement vers des normes communes — droits humains, primauté du droit, démocratie, dignité universelle. Cette histoire avait ses temples – à New York, Paris, la Haye ou Genève – ses textes sacrés, ses gardiens. Elle avait surtout ses sermons.

Puis est venu le réel. Gaza, l’Ukraine, la Libye, l’Irak, le Yémen … — autant de lieux où le langage des valeurs s’est fracassé contre la hiérarchie des intérêts. Le choc n’a pas seulement été géopolitique. Il a été moral. Le Sud global a compris par observation que les valeurs proclamées ne sont pas toujours les valeurs appliquées, et que l’universalité cesse souvent là où commencent les coûts stratégiques.

Ce que nous avons appris est terrible par sa simplicité, les valeurs, lorsqu’elles ne sont pas coûteuses pour ceux qui les défendent, se transforment en principes ; lorsqu’elles deviennent coûteuses, elles sont négociables. Ce n’est pas la morale qui a disparu, c’est sa prétention à l’universalité qui a été démasquée.

La démocratie elle-même, longtemps présentée comme une fin en soi, est défendue avec ferveur chez certains, relativisée chez d’autres, suspendue ailleurs au nom de la sécurité, de la stabilité, ou de l’équilibre régional. 

La fracture interne du Nord

Cette perte de crédibilité des valeurs n’est pas uniquement une perception du Sud. Elle trouve aussi sa source au cœur même des sociétés développées. Le premier quart du XXIᵉ siècle a vu se fissurer la promesse interne du progrès avec une stagnation des classes moyennes, un déclassement éducatif et une insécurité économique diffuse.
Dans ce contexte, la solidarité internationale, le climat, l’aide au développement cessent d’apparaître comme des impératifs moraux pour devenir, aux yeux de millions de citoyens du Nord, des luxes abstraits. Le repli n’est pas seulement géopolitique ; il est social. Un monde anxieux finance difficilement un avenir qu’il ne croit plus pouvoir habiter dignement.

La responsabilité des élites

La désillusion est aussi le résultat d’une faillite des élites politiques, économiques et intellectuelles qui ont longtemps bénéficié de la mondialisation sans en assumer les coûts sociaux et moraux. Globalisées dans leur mode de vie, rarement exposées aux conséquences sociales ou environnementales de leurs décisions, elles ont pu transformer des choix profondément politiques en nécessités techniques.

Ce siècle n’a pas seulement révélé l’égoïsme des États ; il a exposé l’écart grandissant entre ceux qui décident et ceux qui paient. Or aucune architecture morale ne survit durablement à une telle asymétrie de responsabilité.

De la bipolarité à la Multipolarité

Le monde qui se recompose n’est plus réductible aux catégories familières du bipolarisme ou de l’hégémonie. Nous entrons dans une multipolarité hybride, où les alliances émergentes — BRICS élargis, Organisation de coopération de Shanghai — ne se contentent pas de contester l’ordre occidental, mais expérimentent des formes inédites de gouvernance mêlant souveraineté régionale et échanges Sud-Sud … profondément asymétriques. Cette multipolarité fragmente les normes, les chaînes de valeur et les standards technologiques. 

Pour le Sud global, l’enjeu n’est plus de choisir un camp, mais de naviguer entre des dépendances croisées — occidentales et chinoises — sans se laisser enfermer dans une subalternité. Dans cette configuration instable, la multipolarité n’est ni une promesse automatique de justice, ni une fatalité de fragmentation ; elle devient une opportunité d’innovation diplomatique, à condition de penser les alliances non comme des loyautés idéologiques, mais comme des instruments stratégiques réversibles dans un monde de conflits hybrides.

L’économie : de l’illusion de l’émergence à la révolution cognitive

Sur le plan économique, le premier quart du siècle aura également clos une époque d’émergence « mécanique », fondée sur des recettes désormais épuisées : industrialisation extensive, main-d’œuvre bon marché, insertion linéaire dans les chaînes de valeur mondiales, rattrapage technologique par imitation.

Le miracle asiatique a été un moment historique non reproductible à l’identique. Il reposait sur une mondialisation fluide, une énergie abondante, une finance permissive et un monde sans contraintes climatiques sérieuses. Aucun de ces piliers n’existe plus.

La nouvelle frontière ou rupture est la révolution cognitive. La richesse ne se mesure plus seulement en tonnes produites mais en capacité de production de biens et services  complexes donc rares. 

A titre d’exemple, un iPhone 17 – qui est un concentré de technologies – vendu aujourd’hui en Europe environ 1 450 euros, soit l’équivalent de près de 27 barils de pétrole aux prix actuels, ne contient pourtant qu’environ 200 grammes de matériaux et du plastique dont la valeur brute dépasse à peine un euro. Ce paradoxe dit tout, ce qui est rémunéré aujourd’hui n’est plus la matière, mais l’idée ; non plus le gisement minier, mais le gisement cognitif. À tel point que les ventes annuelles d’iPhone pèsent désormais davantage que l’ensemble des exportations pétrolières de l’Arabie saoudite. 

Le centre de gravité de la richesse mondiale s’est déplacé irréversiblement de l’extraction vers la conception, du sous-sol vers le cerveau. Et pendant que le Nord maîtrisait cette révolution de la connaissance, une grande partie du Sud, encore prisonnière de ses matières premières, n’a pas vu venir ce renversement historique.

L’automatisation, l’IA générative, les infrastructures de données, les modèles d’apprentissage déplacent la valeur de la production vers la conception, de la matière vers l’intelligence. Il y a ceux qui creusent le sous-sol pour survivre, et ceux qui creusent le savoir pour dominer l’économie-monde. 

En un mot, l’économie des dernières décennies récompensait l’usine; celle de 2026 rémunère l’esprit. 

Ainsi, la duplication des modèles asiatiques de réussite est devenue une impasse conceptuelle. Parce que ces modèles reposaient sur un monde stable, hiérarchisé, carbone-intensif, faiblement numérisé et abondant en emplois intermédiaires. Le monde de 2026, lui, est décarboné, cognitif, instable, ultra-technologique — un monde où concevoir vaut infiniment plus que produire.

Face à cette nouvelle réalité, une évidence s’impose, l’émergence des pays du Sud ne peut plus être une réplique ; elle doit devenir une invention. L’ambition du Sud global n’est plus de rattraper, mais de se reconfigurer. Non pas copier le passé des autres, mais inventer son propre futur.

Nous entrons dans un âge où la croissance peut subsister sans transformation, où le progrès peut se diffuser sans enrichissement, où l’innovation peut coexister avec le déclassement.
La question centrale de notre époque n’est donc plus comment croître, mais comment se transformer.

La mutation du capitalisme

Cette révolution cognitive ne transforme pas seulement la nature de la croissance ; elle modifie la structure même du capitalisme. La valeur ne se concentre plus dans la production, mais dans la capture des rentes intellectuelles, des données, des standards technologiques.

Nous sommes entrés dans un capitalisme où l’innovation peut coexister avec une concentration extrême des gains, où la connaissance devient un actif privatisé, et où l’avantage compétitif tend à s’auto-reproduire. Dans un tel système, l’injustice n’est plus une anomalie, elle devient un risque structurel. 

L’éducation — longtemps traitée comme un secteur social parmi d’autres — est redevenue le cœur battant de la puissance économique.

Mais pas n’importe quelle éducation, une éducation qui forme à penser, pas seulement à exécuter ; à apprendre, pas seulement à reproduire ; à naviguer dans l’incertitude, pas à réciter des certitudes mortes. La révolution de l’intelligence artificielle (IA) ne remplace pas l’humain, elle sanctionne les systèmes éducatifs qui ont cessé de le cultiver.

L’Intelligence Artificielle, un enjeu civilisationnel

L’intelligence artificielle pose une question civilisationnelle. Qui contrôle les architectures cognitives ? Qui possède les modèles, les données, les capacités de calcul ?

Dans un monde où l’intelligence devient industrialisable, la dépendance n’est plus seulement énergétique ou financière, elle devient cognitive.

Une société qui renonce à former ses esprits ne se contente pas de perdre en compétitivité, elle abdique une part de sa souveraineté intellectuelle. L’éducation redevient ainsi non seulement un levier de croissance, mais une condition de liberté.

La rareté des financements pour le développement

Le monde qui s’ouvre n’est pas seulement plus conflictuel ; il est plus contraint. L’endettement généralisé des États, après une longue période de politiques monétaires accommodantes, referme la parenthèse de l’abondance financière. Les marges budgétaires se réduisent au moment même où les besoins explosent.

Les investissements massifs dans l’intelligence artificielle – uniquement aux USA, entre 5000 et 8000 milliards de dollars dans les quatre prochaines années –  les budgets annuels de défense 5% du PIB européen et plus de 1000 milliards de dollars aux USA, la souveraineté technologique et énergétique (les besoins en énergies de l’IA représentent aux USA 25% de la consommation actuelle – Data centers) absorbent une part croissante de l’épargne mondiale. Le capital devient sélectif. Les financements concessionnels se raréfient. Les priorités s’arbitrent désormais entre urgences — et non plus entre projets vertueux.

La transition climatiquedont les besoins annuels de financement sont estimés entre 6 000 et 7 500 milliards de dollars, incluant 2 400 à 3 300 milliards destinés aux pays en développement hors Chine —, longtemps érigée en grand chantier consensuel du XXIᵉ siècle, entre désormais dans une zone de tension critique. Elle se trouve en concurrence frontale avec d’autres priorités désormais perçues comme existentielles comme la sécurité géopolitique, la souveraineté technologique, la stabilité financière.

Le danger est que la justice climatique devienne la variable d’ajustement d’un monde à la fois surendetté, fragmenté et inquiet, où l’urgence immédiate l’emporte sur la responsabilité de long terme.

À cette équation déjà contrainte s’ajoute les besoins annuels globaux d’investissement de l’économie mondiale, toutes finalités confondues, atteignant environ 18 000 milliards de dollars, en sus des montants requis pour le climat, la sécurité et l’IA. Ce chiffre donne la mesure de l’étroitesse réelle des marges de manœuvre budgétaires des États et du poids croissant transféré vers le secteur privé — dont la soutenabilité globale, financière comme politique, demeure à ce stade largement inexplorée.

Cependant il y a un paradoxe moral vertigineux, les pays en développement (hors Chine)  historiquement les moins responsables du réchauffement de la planète et qui ont le moins profité du carbone se voient sommés d’en assumer une part croissante du coût. C’est la logique la plus cruelle de ce siècle. 

Quel avenir pour un monde plus « juste » ?

La question centrale n’est donc plus que faut-il faire ? — nous le savons. Elle est devenue qu’est-ce qui est encore politiquement, financièrement et moralement possible ?

Un monde plus juste ne naîtra pas de sermons moraux renouvelés. Il ne naîtra pas non plus d’un retour nostalgique à des universalismes abstraits. Il naîtra, s’il doit naître, d’un réalisme éthique – la capacité à reconstruire des valeurs non pas contre les intérêts de certains, mais en les reconfigurant.

Cela suppose trois ruptures majeures.

La première est intellectuelle : accepter que la justice mondiale ne sera pas uniforme, mais graduelle, négociée, imparfaite — et pourtant préférable au cynisme intégral.

La deuxième est institutionnelle : inventer des mécanismes de financement hybrides, mêlant capital privé, garanties publiques, innovation financière et discipline budgétaire, plutôt que d’attendre le retour d’un multilatéralisme généreux qui ne reviendra pas sous sa forme passée.

La troisième est éducative et civilisationnelle : réhabiliter l’idée que la puissance véritable d’une société réside dans la qualité de ses esprits, pas seulement dans la taille de son PIB ou de son arsenal militaire.

Parallèles historiques 

Le moment de désillusion susmentionnée n’est pas sans précédent dans l’histoire des civilisations. Rome, à la fin de sa puissance, découvrit que ses valeurs proclamées ne suffisaient plus à contenir ses contradictions internes ; l’Europe des Lumières, après avoir cru à la raison comme horizon auto-suffisant, dut affronter ses propres ombres au XIXᵉ siècle.

Chaque cycle de maturation historique connaît ce point de bascule où les récits s’épuisent avant que les principes ne soient réinventés. 

Enfin, le premier quart du XXIᵉ siècle ne nous lègue ni une morale clé en main ni un horizon rassurant ; il nous lègue une responsabilité. Celle de renoncer aux illusions confortables sans céder au cynisme, d’abandonner les universalismes incantatoires sans renoncer à l’exigence de justice. Le monde qui s’ouvre sera plus fragmenté, plus contraint, plus conflictuel — mais il peut aussi devenir plus honnête.

À condition d’accepter que les valeurs ne précèdent plus le réel, mais qu’elles s’y éprouvent ; que la justice ne soit plus proclamée, mais construite ; et que la lucidité, loin d’être un aveu d’impuissance, devienne la vertu cardinale d’un siècle qui n’a plus le luxe de l’innocence. Ce n’est qu’à ce prix — et à ce prix seulement — que l’humanité pourra transformer la fin des certitudes en commencement d’une éthique pragmatique.

Ould Amar Yahya

économiste, banquier et financier

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Casbah d’Alger : enquête après l’effondrement partiel d’une mosquée du XVe siècle

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Mosquée effondrée à la Casbah

La wilaya d’Alger a annoncé l’ouverture d’une enquête technique approfondie à la suite de l’effondrement partiel du minaret de l’édifice religieux historique datant du XVe siècle, survenu lundi en début de soirée au cœur du quartier de la Casbah.

L’incident a touché une mosquée située dans le tissu ancien de la médina, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Selon les autorités, l’investigation vise à identifier précisément les causes structurelles de cet effondrement, intervenu sur un bâtiment ancien soumis à une forte contrainte du temps et de l’environnement urbain.

Aucune victime n’a été enregistrée. Les services compétents ont procédé à la sécurisation immédiate du site, tandis que les premières hypothèses évoquent une fragilisation progressive de la structure.

Cet épisode relance le débat sur l’état de conservation des édifices historiques de la Casbah d’Alger et sur l’urgence d’interventions techniques durables pour préserver ce patrimoine pluriséculaire. Ce monument historique à ciel ouvert au cœur d’Alger est laissé à l’abandon depuis des décennies.

Tous les plans de réhabilitation se sont avérés de lamentables flopes, voire des gouffres financiers sans réelle efficacité. Doit-on s’attendre à quelque plan sérieux pour sauver ce qui reste ? Peu sûr quand on sait l’improvisation permanente qui règne en haut lieu.

La rédaction

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CAN 2025 : débuts prudents, favoris déjà sous pression

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CAN

La Coupe d’Afrique des nations 2025 a livré ses premiers enseignements dès la première journée. Entre victoire arrachée, nul frustrant et succès laborieux, les grandes nations ont dû s’employer pour éviter le faux départ, confirmant une entame de tournoi disputée.

Dans le groupe B, l’Afrique du Sud a parfaitement lancé sa compétition en s’imposant face à l’Angola (2-1). Les Bafana Bafana ont rapidement pris l’avantage grâce à Oswin Appollis, récompensant une entame sérieuse. Mais l’Angola, loin d’être résigné, est revenu dans la partie par Show, relançant totalement le match. En seconde période, les Sud-Africains ont su faire parler leur expérience. Lyle Foster a inscrit le but décisif, offrant trois points précieux à une équipe sud-africaine qui prend la tête du groupe tout en affichant certaines failles défensives.

Dans le groupe A, le Mali a vécu une entrée en matière frustrante face à la Zambie. Favoris sur le papier, les Aigles n’ont pas su tenir leur avantage et ont été rejoints en toute fin de rencontre (1-1). Ce nul laisse un goût amer aux deux sélections. Le Mali, irrégulier mais ambitieux, manque une occasion importante de se positionner avant le choc attendu face au Maroc. La Zambie, disciplinée et combative, repart avec un point mérité mais peut nourrir des regrets au vu de certaines opportunités.

Enfin, l’Égypte a frôlé la désillusion face au Zimbabwe avant de s’imposer sur le fil (2-1). Longtemps accrochés, les Pharaons ont dû attendre les derniers instants pour faire la différence. Omar Marmoush a d’abord permis à l’Égypte de rester dans le match, avant que Mohamed Salah, une nouvelle fois décisif, ne délivre les siens sur le gong. Une victoire précieuse, mais révélatrice d’une sélection égyptienne encore perfectible dans le jeu.

Ces trois rencontres inaugurales donnent le ton d’une CAN 2025 où les écarts semblent réduits. Les favoris sont là, mais aucun ne s’est imposé sans souffrir. La suite de la phase de groupes s’annonce déjà tendue et riche en enseignements.

Djamal Guettala 

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Arris : le lycée Mohamed Yekken El-Ghassiri accueille le double de sa capacité

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Arris
Arris.

À Arris, dans la wilaya de Batna, la situation du lycée Mohamed Yekken El-Ghassiri illustre de manière concrète la crise de la surfréquentation scolaire dans les zones de montagne. Conçu initialement pour une capacité d’environ 400 élèves, l’établissement accueille aujourd’hui, selon des estimations concordantes de parents d’élèves et d’enseignants, entre 900 et 1 000 lycéens.

Seul établissement secondaire de la commune, le lycée reçoit des élèves du centre d’Arris mais aussi de plusieurs localités environnantes, notamment Mezata, Dechra El Baïda et Inerkeb. Cette concentration a conduit à une explosion des effectifs par classe, qui atteindraient 45 à 50 élèves, parfois davantage, selon les mêmes sources.

Cette surcharge a des conséquences directes sur les conditions d’enseignement. Les salles de classe, prévues pour des effectifs nettement inférieurs, ne permettent plus un suivi pédagogique normal. « Le professeur ne peut plus travailler correctement avec près de cinquante élèves par classe », témoigne un parent, évoquant une dégradation continue de la qualité de l’enseignement.

À cela s’ajoute la question de l’accès. De nombreux lycéens parcourent de 2 à 4 kilomètres à pied chaque jour, faute de transport scolaire suffisant, notamment pour les zones rurales et montagneuses. Une contrainte qui pèse lourdement sur des élèves souvent issus de familles modestes et qui favorise fatigue, absentéisme et décrochage.

Face à cette situation, la revendication principale des habitants est connue : la réalisation d’un nouveau lycée à Arris. Un projet de lycée de type 800 à 1 000 places figure bien dans les programmes d’équipement de la wilaya de Batna. Les études techniques seraient achevées et les procédures administratives engagées, selon des annonces officielles antérieures, mais aucun calendrier précis de réalisation n’a encore été rendu public.

En attendant, le lycée Mohamed Yekken El-Ghassiri continue de fonctionner bien au-delà de ses capacités. Pour les parents et les enseignants, la question n’est plus seulement celle du confort, mais celle de l’égalité des chances et du droit à une éducation décente dans une région longtemps marginalisée.

À Arris, les chiffres parlent d’eux-mêmes : un établissement prévu pour 400 élèves contraint d’en accueillir plus du double, dans un contexte où les solutions tardent à se concrétiser.

Djamel Guettala

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Célébration du 10e anniversaire du décès d’Aït Ahmed : la prière incomprise

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Hocine Aït Ahmed
Hocine Aït Ahmed

« La docilité inconditionnelle remplace la rigueur morale, la fermeté idéologique et la compétence. » (1)

Introduction : le bijou fané

« Dans l’histoire, c’est l’action politique, au sens le plus large, qu’Arendt sélectionne comme l’activité la plus humaine parce que la plus libre. » (2)

Quelle est, reprise comme posture d’existence ordinaire, cette valeur qui, malgré les rigidités des temps et les pesanteurs harcelantes du contexte socio-historique, fait de l’Instant un lieu de théorie   par laquelle les autoritaires se défont sereinement ? Gramsci aurait-il produit dans ses carnets de prison de la théorie révolutionnaire ? Rien ne peut remettre en cause les dictateurs qu’un positionnement qui fait de la contre-histoire un ordre qui déconstruit les mythes ambiants pour donner lieu à une idéologie soustraite aux lexiques bourgeois et à un ordre fait de ce que Bourdieu appelle l’intellectuel collectif : nous avons besoin d’une démocratie à laquelle adhèrent tous les Algériens et qui, nonobstant tous les drames connus par le peuple algérien, profite à notre sujet collectif. Une démocratie collective, ni laxiste, ni rigoriste. Une démocratie rigoureuse. Avant d’être policier, musulman ou chrétien, nous sommes Algériens : que les cercles bourgeois dont le décor est loin d’égaler les salons où les Co-Freud ont élaboré leur doctrine, comprennent que l’instant existentiel fragmenté par la dialectique ne résiste pas à la pensée dite pourtant mineure. 

1° Les peurs narguées

A l’action politique à laquelle Ait Ahmed donne lieu, s’opposent les clubs et sectes politiques qui n’assument pas publiquement leurs prétendus engagements. « L’analyste des politiques publiques n’est donc pas un ingénieur de l’appareil bureaucratique, de ses procédures et instruments, qu’il est possiblement censé améliorer, mais un sociologue politique de l’action publique analysant les discours, attitudes et comportements des acteurs concernés, publics et privés, engagés dans des luttes de pouvoir et de cadrage des objectifs et contenus des politiques publiques. » (3)

D’abord, Hocine Ait Ahmed nous explique ce que les Algériens attendaient de l’indépendance. Face au procureur, il explique ce que l’Acte politique doit à la révolution populaire. C’est-à-dire qu’au nom du politique que les abstractionnismes les plus vils ont été évacués de l’agora.  Le stalinisme a orienté le débat vers encore pire qu’une tension, l’autoritarisme qui se cherchait des espaces où la dualité a pris une place de choix en chassant la dialectique. Hocine Ait Ahmed a compris le poids de la fascination ressentie par les masses face l’organisation bureaucratico-policière générée par une modernité où le képi et la vapeur annonçaient l’arrivée des journées où enthousiasme révolutionnaire et mode existentielle se rejoignent pour donner à l’humain la possibilité d’effacer la scène de la horde originaire. Et ceux qui voyaient la violence étoffer les rangs étaient, étranges militants, trop peu nombreux.

La guerre mondiale crache sur les figures des lumières et dément la rationalité. En Algérie, Hocine Ait Ahmed était le seul à nous avertir de la guerre civile. La violence met à nu la fausse sécularisation menée par une gauche vulgairement mondaine et perversement morale, donnant aux salons le droit de dicter aux institutions ce que ces dernières devraient soumettre à la délibération. Le prédicat a blasphémé sans que le code d’honneur soit outré. 

2° Le politique : plus de névrosés !

Ensuite, Ait Ahmed attaque la bourgeoisie à l’ombre de laquelle les vices des sectes politiques ont vu le jour et ont évolué. En pleine recomposition historique, l’Algérie n’a pas pu être pensée par des philosophes et des penseurs qui ont déserté les espaces qui leur ont été accordés. Nous remarquons que le vocabulaire politique a rompu avec l’ordre révolutionnaire qui a été dans ses rangs des parties politiques (organisations, partis et forums, etc.) sans filiation historique.

La notion d’Etat n’est pensée par aucun parti à la lumière de tous les travaux réalisés par les philosophes. Et les groupes de pression, les sectes de séides et les lobbies ont trouvé dans le vide politique institué par le pouvoir le moyen d’élaborer la maquette politique pour générer les faux conflits idéologiques (les tensions) sans penser la société algérienne : les officines de la police politique ont fabriqué des clivages où c’est l’ontique qui le prend à l’historique. D’où une organisation politique qui a donné lieu à une guerre qui devrait s’inscrire dans la mémoire universelle. Des hordes sont nées du rétropédalage des sectes politiques jusqu’à la résurgence de la scène primitive doublée d’un génie pervers auquel nos ainés ont refusé d’adhérer. « Avant d’être destructrice, la haine est donc séparatrice, elle fait apparaître l’autre et l’autre en soi dans une altérité à venir. » (4)  

3° Le génie contre le réflexe

En dernier lieu, c’est la figure de l’intellectuel qui nous intéresse. La bourgeoisie aussi. « Althusser signale un danger : si le parti perd son autonomie, il servira des intérêts tout autres que ceux des masses populaires. Il indique également une solution possible : la politique a pour enjeu l’État, mais elle ne se définit pas en fonction de celui-ci ; le parti participe au gouvernement, mais ne peut jamais être un parti de gouvernement. » (5)  L’Etat sécuritaire que fut la République algérienne avait fait des lettrés une classe politicophobe (pour ne pas dire apolitique). Les écrits littéraires restent muets sur les graves dérapages commis par le pouvoir. Bien que pris par des rêves magiques, les romanciers ont préféré la métaphore à la thèse, le récit au discours.

Or, il se trouve que le rôle de l’intellectuel est échu à des militants politiques qui n’ont jamais affiché des marqueurs bourgeois comparativement aux écrivains qui vivaient tranquillement dans leur pays. Ait Ahmed est acculé à transiger avec ses militants pour esquisser un récit national : la réflexion devient très difficile et très risquée. On a même vu des journalistes l’accuser, à tort, de zaïmisme. Lui, qui consultait tous ceux qu’il considérait comme personnes qui se positionnaient contre l’idéologie officielle et qui avaient une vision libre, était pris pour cible par les organes de presse (étatique et privée) avec une rage et un acharnement horribles. Ait Ahmed produit de la pensée et vit en autarcie par rapport à ses adversaires actionnés par les droites, toutes espèces confondues. Il a su contourner le sort réservé aux écrivains, classés dans la bourgeoisie « apolitique ».

Les hommes de lettres ont été isolés de l’Action politique, laquelle serait, pour la doxa officielle, la propriété de la bourgeoisie. Ait Ahmed reprend son bâton de pèlerin pour semer l’espoir et donner généreusement de la culture populaire aux masses pour les sauver du vide politique qui la mettait dans une perspective suicidaire. Le vide politique prépare les névrosés de la lutte à l’échafaud, eux qui ont la hantise de la disparition du moment politico-révolutionnaire. L’Existence mettra tous ceux qui croient pouvoir lui opposer des refus dans la case des endettés envers la collectivité, car elle ne fait qu’user les militants en les poussant à se défaire de toute œuvre politique et de tout idéal révolutionnaire. 

Conclusion : la vie virée 

Ait Ahmed a tenté de conjuguer son intimité à l’essence collective du peuple algérien : rêver avec ses congénères d’une agora où toutes et tous ont droit à la parole est loin d’être une posture bourgeoise. Ait Ahmed dresse un rempart contre l’hégémonie de l’Existence, le militantisme. Si militer signifie quelque chose, c’est le fait de défier Dieu dans son empire, à savoir le dressage de la langue et l’élargissement de la ligne. Cela n’est pas étranger à feu Ait Ahmed qui a tordu le cou à la contingence pour la rendre inopérante et sans impact sur la vie qu’il trainait, contre vents et marrées, pour donner sens à tout ce qui se réalisait en faveur de la dignité humaine. Il écrit, dans un article consacré à un hommage à Frantz Fanon : « Les héros ne sont pas morts pour qu’un cauchemar succède à un autre cauchemar ; ils croyaient que leur sacrifice serait plus fécond que leur présence. » (5)   

Abane Madi

  1. Hocine Ait-Ahmed, Cour de sûreté d’État 1964. Le texte est consultable au lien suivant : https://www.oocities.org/hocine_ait_ahmed/1964.htm 
  2.   Mewes, H. (2016). L’action politique selon Hannah Arendt. Cités, 67(3), 79-92. https://doi.org/10.3917/cite.067.0079
  3.  Le Galès, P. et Surel, Y. (2021). Sociologie politique de l’action publique Le moment du référentiel. Revue française de science politique, . 71(5), 809-826. https://doi.org/10.3917/rfsp.715.0809
  4. Stephanatos, G. (2013). De la haine nécessaire à la clôture totalitaire du sens. Topique, 122(1), 29-44. https://doi.org/10.3917/top.122.0029
  5. Nicola Badaloni, “Notes politiques sur les intellectuels et l’État”, Cahiers du GRM [Online], 23 | 2025, Online since 23 September 2025, connection on 21 December 2025. URL: http://journals.openedition.org/grm/4811; DOI: https://doi.org/10.4000/14rnh
  6. Article de Hocine Aït Ahmed paru dans Genève-Afrique, Vol. XXV, n° 2, 1987, p. 123-128

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