Sous la plume de Rym Khelil, Alger retrouve ses couleurs, celles d’une jeunesse des années 1990 partagée entre l’insouciance, la peur et le besoin vital d’aimer. Dans Jeunesse à la fleur, l’autrice fait revivre cette époque à travers des personnages lumineux, portés par la tendresse et la résilience.
Ce roman, tout en pudeur et en lumière, mêle la mémoire à la beauté du geste, la douleur à la douceur, comme un hommage à la vie qui persiste malgré les blessures.
Loin du pathos, Rym Khelil choisit la nuance, la musique et la mer d’Alger pour raconter la jeunesse — celle qui espère, qui danse, qui résiste.
Édité chez El Barzakh, Jeunesse à la fleur est en librairie depuis le 20 octobre et sera présenté en vente-dédicace au SILA (Salon International du Livre d’Alger).
Le Matin d’Algérie : La quatrième de couverture évoque une scène d’une grande douceur : une jeune fille qui salue la mer d’Alger. Pourquoi avoir choisi de commencer votre roman par ce geste simple, presque sacré ?
Rym Khelil : J’évoque souvent la baie d’Alger dans mon roman, ce spectacle qui m’émeut profondément. Je parle de cette mer à « la beauté limpide et profonde, dissimulant dignement des abysses, des pages de douleur que les vagues s’efforcent de tourner. »
Pour moi, la mer incarne tout l’amour que j’éprouve pour Alger. Elle est le reflet d’une tendresse infinie, mais aussi d’un espoir tenace.
Le Matin d’Algérie : Votre livre se déroule dans les années 1990, une période marquée par la violence et la peur. Qu’est-ce qui vous a poussée à revisiter cette décennie à travers le regard de la jeunesse ?
Rym Khelil : Avant tout, il s’agissait pour moi d’un besoin de transmission. Car la mémoire ne peut perdurer que si elle est ravivée. Comme beaucoup d’Algériens, j’ai vécu cette période, un peu plus jeune que les personnages de mon roman. À travers leurs regards, j’ai voulu raconter — non pas prétendre refléter le ressenti d’une génération entière — mais offrir une perspective, une mosaïque de vécus qui, ensemble, esquissent une partie du spectre de cette époque.
Oui, nous avons connu la peur, la douleur de la perte pour certains, la tristesse. Mais notre quotidien, à nous les jeunes, était souvent anesthésié par une grande insouciance, celle de l’espoir, du désir de vivre, et de l’amour.
Le Matin d’Algérie : Vous parlez d’Assia, Amina et Majid avec une tendresse palpable. Ces personnages sont-ils inspirés de personnes réelles ou plutôt le reflet d’une génération ?
Rym Khelil : Oui, j’ai connu des Assia, des Amina et des Majid. Plus précisément, ces trois personnages principaux ont été sculptés à partir d’un mélange de traits de caractère empruntés à des personnes que je connais — et, pour certains, à moi-même.
Peut-être, en effet, qu’une certaine tendresse se dégage à leur évocation, sans doute parce que je me suis fortement attachée à eux, même s’ils n’existent pas exactement tels quels.
Le Matin d’Algérie : Lisa et Fadila gravitent autour du trio principal. Elles symbolisent deux formes d’amitié et de résistance féminine. Comment avez-vous construit ces deux figures ?
Rym Khelil : Le personnage de Lisa devait exister, car tout le monde n’a pas été épargné par l’horreur. En revanche, j’ai voulu qu’elle soit légère, vive, souriante. J’ai tenu à ce qu’elle aime, qu’elle prenne du plaisir, qu’elle réponde à la mort par la vie — un peu comme « la fille à la fleur ».
J’avais aussi besoin de la bienveillance de Fadila, cette amie fidèle.
Le Matin d’Algérie : Le chapitre du “jour du bac” est l’un des plus forts du roman. Il juxtapose trois scènes intimes où la peur et la vie cohabitent. Comment avez-vous travaillé cette polyphonie ?
Rym Khelil : La majorité des chapitres se concentrent sur un, voire deux personnages au maximum. Une fois que les histoires de chacun ont évolué en parallèle, j’ai voulu les faire converger. Les jours du bac et de l’annonce des résultats m’ont semblé être des moments pertinents pour réunir mes personnages, qui, tout au long du récit, ne font parfois que s’effleurer.
Le Matin d’Algérie : La musique, notamment Gangsta’s Paradise de Coolio, traverse le récit. Quelle place occupe la bande-son dans votre écriture ? Est-ce une manière de capter l’époque ?
Rym Khelil : La musique occupe une place très importante dans ma vie, et naturellement, elle s’invite dans mon écriture. Transmettre une émotion, peindre le contexte d’une époque, ou simplement éveiller un souvenir enfoui, s’accompagne souvent, pour moi, de musique.
J’ai du mal à dissocier la musique des moments et des expériences que j’ai vécus. Peut-être est-ce un héritage de mon père, artiste photographe, qui, lui aussi, pour entrer en symbiose avec ses tableaux, faisait souvent appel à Mozart, Beethoven…
Le Matin d’Algérie : Votre écriture se distingue par sa sobriété et sa lumière. Comment parvenez-vous à parler de la guerre sans jamais tomber dans le pathos ?
Rym Khelil : Plus que de la guerre, je voulais parler d’espoir, un peu comme ces pousses verdoyantes qui naissent sur les laves fraîches des volcans, là où tout a été dévasté.
Je voulais évoquer la résilience du peuple algérien, sa façon de chanter “the show must go on”. Parler de la vie, tout simplement.
Le Matin d’Algérie : Vous êtes ingénieure de formation, diplômée de grandes écoles. Comment cette rigueur scientifique influence-t-elle, ou au contraire libère-t-elle, votre manière d’écrire ?
Rym Khelil : Oui, je suis ingénieure, et ma profession à plein temps est très éloignée du monde littéraire. J’aime ce que je fais, mais j’ai toujours été passionnée par l’écriture, ce puissant vecteur de transmission d’émotions.
J’ai besoin de cet équilibre dans ma vie, besoin de retrouver mes mots, mes métaphores, l’émoi des lieux et des personnages, lorsque trop de chiffres se bousculent dans ma tête.
Je pense que mon travail, plutôt technique, et ma passion pour la littérature s’auto-libèrent mutuellement. Ils sont, au fond, difficilement dissociables.
Le Matin d’Algérie : L’amitié, la tendresse et la pudeur traversent tout le roman. Pensez-vous que la douceur puisse être une forme de résistance ?
Rym Khelil : J’aime beaucoup cette phrase du film Into the Wild : “Happiness is only real when shared” (« Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé »). J’ajouterais que le malheur n’est supportable que lorsque son poids peut être allégé par ceux qu’on aime. Je pense que nous avons tous besoin d’amitié, de tendresse et de douceur dans nos vies. Parfois simplement pour réussir à supporter l’insupportable. Pourquoi la pudeur ? Parce qu’elle est réelle chez certains caractères, et parce qu’elle nourrit l’imagination du lecteur.
Le Matin d’Algérie : Dans “Jeunesse à la fleur”, la ville d’Alger semble presque un personnage à part entière. Quelle image gardez-vous de cette ville des années 1990 ?
Rym Khelil : À la lecture de mon roman, je pense qu’on réalise rapidement combien je suis amoureuse d’Alger et de sa baie. Je crois, en effet, l’avoir décrite comme un véritable personnage, y compris l’âme qui, selon moi, en émane. En 1995, année où se déroule le roman, j’avais 12 ans et je passais mon examen de sixième à l’école primaire El Khanssa, au Sacré-Cœur. Mes souvenirs d’Alger ? L’avenue Didouche Mourad, la somptueuse vue sur la baie que m’offrait mon trajet quotidien vers le boulevard des Martyrs. Puis il y a eu le CEM, vers les hauteurs du Palais du Peuple, un passage par le lycée Descartes, et enfin le lycée technique.
Depuis chacun de ces lieux, on pouvait voir la mer… Je me souviens aussi d’une grande insouciance, des unes effrayantes des journaux, et de l’anxiété permanente des adultes.
Le Matin d’Algérie : En écrivant ce livre, cherchiez-vous à transmettre un témoignage, ou à offrir une œuvre de mémoire plus émotionnelle que documentaire ?
Rym Khelil : Je ne cherchais certainement pas à proposer une œuvre de mémoire documentaire. Émotionnelle, oui. La transmission a été l’essence de mon écriture. Celle d’un témoignage parmi tant d’autres.
Le Matin d’Algérie : Enfin, que voudriez-vous que les jeunes lectrices et lecteurs d’aujourd’hui — en Algérie ou ailleurs — retiennent de votre roman ?
Rym Khelil : J’aimerais que chacun retienne que l’amour et le désir de vivre sont plus forts que les bombes. Qu’ils s’arment d’espoir et de résilience. Toujours.
Propos recueillis par Djamal Guettala
Rencontres au SILA – Stand Éditions Barzakh
Samedi 1er novembre à 14h
Mardi 4 novembre à 15h30
Vendredi 7 novembre à 14h30
















